Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
Histoire et Stratégies

Image
Saut de ligne

THOMAS EDWARD LAWRENCE (1888-1935)

Image

Par Monsieur MARTIN MOTTE

Image

Londres, 1935. Au sortir de la cathédrale Saint-Paul, où vient d’avoir lieu le service funèbre du colonel Lawrence, la presse interroge un diplomate qui l’a bien connu. “C’était un poète, un savant et un redoutable guerrier”, déclare-t-il. Puis, se tournant off records vers un de ses amis: “c’était aussi le plus impudent exhibitionniste depuis Barnum et Bailey”. On aura reconnu le début de Lawrence d’Arabie, le célèbre film de David Lean. Vraie ou fausse, peu importe, l’anecdote cerne bien l’ambivalence du personnage: comment, dans ses écrits, faire le départ entre le sérieux et l’affabulation? Tel est le problème que pose entre autres Guérilla dans le désert, un article théorique paru en 1921 dans The Army Quarterly[1].Ce texte étincelant d’intelligence appartient sans nul doute à la bibliothèque idéale de l’officier, mais ses outrances sont de nature à entretenir de dangereuses illusions.

Image
Image
 
Un intellectuel au Hedjaz
 
Rappelons d'abord les événements auxquels Lawrence se réfère[2]. Au début de la Grande Guerre, l'Empire ottoman allié à l'Allemagne menaçait deux points vitaux pour la stratégie britannique: le canal de Suez, par où transitaient les troupes indiennes à destination du front français, et le golfe Persique, d'où venait le pétrole indispensable à la Royal Navy. De février à avril 1915, les Anglais repoussèrent les offensives turques contre Suez, mais ils n'avaient pas assez de troupes pour occuper le Sinaï et pénétrer en Palestine. Ils avaient par ailleurs envoyé dans le Golfe un corps expéditionnaire qui, enhardi par ses premiers succès, entreprit de marcher sur Bagdad; mais une partie de ce corps se fit encercler à Kut-el-Amara par la 6ème armée turque, dont le commandant n'était autre que le grand stratège allemand Colmar von der Goltz[3]. La reddition de Kut en avril 1916 porta une rude atteinte au moral britannique.
 
En juin, les Arabes du Hedjaz se révoltèrent contre l'Empire ottoman sous l'égide de Hussein, chérif[4] de La Mecque, auquel les Anglais avaient promis leur soutien. Londres voyait là une excellente occasion de menacer les arrières de l'armée turque stationnée à l'Est du Sinaï. Cependant, les insurgés ne parvinrent pas à prendre Médine, dont les défenseurs avaient reçu des renforts par le chemin de fer reliant le Hedjaz à Constantinople. Aussi braves qu'ils fussent, les 15.000 Bédouins de Hussein semblaient impuissants face à l'artillerie, aux automitrailleuses et aux avions des Turcs. Ils n'avaient en effet que des armes légères et leur organisation se ressentait des querelles tribales.
 
En octobre 1916, un observateur britannique débarquait à Djeddah, port de La Mecque. Agé de 28 ans, le capitaine Lawrence avait déjà une longue expérience de l'Orient: il y avait séjourné en 1909-1910 pour sa thèse sur les châteaux-forts croisés de Syrie, puis avait travaillé en 1911-1913 sur le chantier archéologique de Karkemish. En 1914, il avait participé à la mission chargée de cartographier le Sinaï. Sa connaissance des dialectes et des coutumes arabes le fit ensuite recruter par le Renseignement militaire, qui l'employa en Mésopotamie avant de l'envoyer au Hedjaz. Dès novembre 1916, Lawrence gagna la confiance de Fayçal, le plus doué des fils du chérif. Désormais conseiller et acteur majeur de la révolte arabe, il en épousa l'idéal jusqu'à l'évoquer à la première personne du pluriel. Comme il le précise lui-même, il aborda cette expérience avec un solide bagage théorique: s'étant passionné à Oxford pour «la métaphysique et la philosophie de la guerre», il avait lu le maréchal de Saxe, Guibert, Napoléon, Clausewitz, Jomini, Willisen, Caemmerer, Moltke et Foch, sans oublier... Colmar von der Goltz.
Quels buts de guerre?
 
«Comme le voulait la tendance générale de la pensée militaire depuis Napoléon», les généraux britanniques ne croyaient qu'aux troupes régulières. Ils étaient en effet «prisonniers de la formule de Foch selon laquelle l'objectif de la guerre moderne est de rechercher l'armée de l'ennemi, centre de sa force, et de l'anéantir dans une bataille (...) décisive». En un mot, «la victoire ne pouvait s'acquérir qu'au prix du sang». Or, constata rapidement Lawrence, ce principe était inapplicable au Hedjaz, car «les Arabes ne disposaient pas de forces organisées (un Foch turc n'aurait eu aucun but); de plus, ils n'acceptaient pas de lourdes pertes (un Clausewitz arabe n'aurait pas eu de quoi acheter sa victoire)».
 
L'état-major britannique en concluait que la révolte arabe resterait inutile tant qu'on n'aurait pas équipé et entraîné ses combattants à l'occidentale. Mais à supposer que ce fût possible, était-ce nécessaire? Lawrence ne le pensait pas. Les Bédouins, en effet, étaient d'ores et déjà en train de gagner leur guerre. Ils contrôlaient 99% du Hedjaz et bloquaient l'ennemi à Médine. «Contenus, les Turcs étaient inoffensifs. Si nous les faisions prisonniers, il nous faudrait les nourrir et les surveiller à nos frais, en Egypte. Si nous les chassions vers le nord (...), ils rallieraient le gros de l'armée qui nous bloquait au Sinaï. C'était donc là où ils se trouvaient qu'ils étaient le mieux. Puisqu'ils tenaient à Médine et voulaient la garder, grand bien leur fasse !»
 
L'erreur de l'état-major britannique était de n'envisager qu'une forme de guerre, celle que Foch qualifiait «d'absolue». «Au cours d'une telle guerre, deux nations aux croyances incompatibles les éprouvaient par la force (...). L'aboutissement logique d'une guerre de religions est la destruction finale de l'une d'entre elles (...). La lutte entre la France et l'Allemagne était régie par ces principes». N'objectons pas que Lawrence confond ici guerre de religions et guerre d'idéologies: leurs caractéristiques formelles sont identiques, comme l'avait déjà vu Jomini qui les rangeait l'une et l'autre sous la catégorie des «guerres d'opinions»[5]. Or, poursuit Lawrence, «cette guerre n'était pour moi qu'une variété de la guerre (...). Je pouvais en concevoir d'autres (...), que Clausewitz avait énumérées».
 
La guerre étant la continuation de la politique par d'autres moyens, c'est en effet le but politique qu'il faut considérer pour comprendre les règles d'un conflit donné. Les objectifs de la révolte arabe n'étaient pas idéologiques, mais «géographiques»: ils «consistaient à occuper toutes les terres de l'Orient où l'on parle arabe. Dans ce cadre (...), "tuer des Turcs" ne serait jamais pour nous ni prétexte ni but. S'ils acceptaient de partir tranquillement, notre guerre serait terminée. Sinon, nous essayerions de les chasser. En dernière instance, nous serions réduit à l'ultime recours, celui du sang (...), mais en évitant autant que possible les pertes dans notre camp».
Les trois approches
 
Selon Lawrence, l'officier doit analyser sa mission d'après trois éléments centraux: le facteur algébrique, le facteur «biologique» et le facteur psychologique. Le facteur algébrique traite de toutes les données quantifiables, l'espace, le temps, la logistique, les effectifs et matériels en présence. En Arabie, la plus importante de ces données était «la superficie à conquérir». La stratégie des Turcs avait pour colonne vertébrale le chemin de fer du Hedjaz, qui traversait 700 kilomètres de désert avant d'arriver à leurs bases de Syrie-Palestine. Si les Arabes attaquaient cet objectif «toutes bannières déployées», selon les règles de la grande guerre à la Foch, leur infériorité matérielle et structurelle leur vaudrait une cuisante défaite. Si au contraire ils se contentaient de harceler la voie ferrée par des raids ponctuels, mais étendus sur 700 kilomètres, les facteurs algébriques joueraient en leur faveur. Protéger l'ensemble de la voie eût en effet exigé 600.000 hommes alors que les Turcs n'en avaient que 100.000.
 
Les insurgés devaient donc fonctionner «comme une influence, une idée, une chose invulnérable, intangible, sans front ni arrière, évanescente comme un gaz». Leur absence d'armement lourd, leur frugalité et leur mobilité représentaient autant d'atouts pour cette stratégie: «de même que rien de matériel ne nous était indispensable pour vivre, il était possible que nous n'offrions rien de concret à tuer. Privé de toute cible, un soldat régulier se sentirait sans nul doute désemparé», ce qui amènerait peu à peu le pourrissement moral de l'armée turque.
 
Le deuxième facteur, le «biologique», n'est pas aisé à définir. Il s'agit «de ce qui ressortit de la vie et de la mort ou plus exactement de l'usure» d'une unité, un mixte de puissance physique et de résistance morale. La première dépend de l'effectif et de l'équipement, données quantitatives déjà envisagées par l'approche algébrique. La seconde relève de l'approche psychologique dont il sera question plus loin. Mais l'une et l'autre sont en interaction. Plus en effet une troupe est motivée, mieux elle utilise la puissance physique que lui donnent ses hommes et ses armes; mieux elle utilise sa puissance physique, plus elle est motivée. Il en résulte une endurance globale «que l'on "sent", que l'on ne peut quantifier, mais que l'on peut appréhender», et qu'il est même indispensable d'appréhender. En effet, pour évaluer les chances d'une opération, l'officier doit avoir quelque idée de l'endurance de sa troupe et de celle de l'ennemi. S'il peut solliciter ses hommes jusqu'au «point de rupture» de l'adversaire, l'affaire est jouable. Elle ne l'est pas s'ils risquent d'atteindre leur propre «point de rupture» avant lui.
 
Qui maîtrise l'approche «biologique» identifie ses points de vulnérabilité; il sait donc de quels périls se garder. Il identifie aussi les fragilités de l'adversaire, ce qui lui indique l'endroit où porter ses coups. «L'effusion de sang» n'est pas toujours la méthode idoine. L'armée turque était peu sensible aux pertes humaines, car ses effectifs étaient pléthoriques. En revanche elle manquait de matériel. «La destruction d'un pont, d'un rail, d'une machine, d'un canon ou d'un explosif à grande puissance nous rapportait plus que la mort d'un soldat turc», conclut Lawrence. C'était exactement le contraire chez les Bédouins: «il s'agissait en effet d'irréguliers, c'est-à-dire non pas d'unités mais bien d'individus. La mort d'un homme est comme une pierre jetée dans l'eau. La trace en est brève mais les ondes de tristesse ne cessent de s'élargir toujours plus. Nous ne pouvions pas nous permettre ces pertes. Il était plus simple pour nous de remplacer le matériel», qui se limitait pour l'essentiel à de l'armement individuel.
 
Le facteur psychologique, enfin, est particulièrement important pour une guérilla. «Nous devions organiser les esprits en ordre de bataille avec autant de soin et de rigueur qu'en mettent les autres officiers à disposer les effectifs», car «nous étions physiquement si faibles que nous ne pouvions laisser rouiller, inutilisée, l'arme métaphysique». L'action psychologique est multiforme. Elle vise en premier lieu les combattants, les siens qu'il faut motiver, ceux de l'adversaire qu'il faut démoraliser. Mais elle doit aussi toucher les civils, sans lesquels la guérilla n'aurait plus ni ravitaillement, ni abris, ni renseignements, ni renforts: «une province ne nous était acquise que lorsque nous avions appris aux civils qui y vivaient à mourir pour notre idéal de liberté». Enfin, dans un conflit mondial, la guérilla doit parvenir à faire parler d'elle partout: dans la population du pays ennemi, pour l'intimider; chez les alliés, pour en obtenir plus d'aide; chez les neutres, pour gagner leur sympathie. Voilà pourquoi «la presse à imprimer est l'arme la plus puissante du chef de guerre moderne».
Tactiques et structures de la guérilla
 
En tant que lutte du faible au fort, la guérilla ne doit «jamais livrer bataille à l'ennemi», mais le frapper ponctuellement puis disparaître aussitôt. Elle ne doit pas se laisser fixer en position défensive, sinon «très rarement par accident». Il lui faut donc disposer d'un service de renseignement «parfaitement efficace» de manière à pouvoir établir ses plans «en toute certitude». Ses connivences avec la population lui sont ici d'un grand secours. Elle doit être «extrêmement mobile, puissamment équipée, aussi réduite que possible» et se porter «successivement sur des points dispersés du front (...) afin de contraindre l'ennemi à renforcer ses postes de surveillance au-delà du minimum économique». En cela, la mobilité de la guérilla supplée ce qui lui manque de puissance: «pour peu que nous soyions cinq fois plus mobiles que les Turcs, nous pouvions leur tenir tête avec un cinquième de leurs troupes (...). La vitesse et le temps étaient nos atouts plus que notre puissance de choc, ce qui nous conférait une force plus stratégique que tactique, la stratégie relevant de l'espace plus que de la force (...). Nos opérations étaient plus proches d'une guerre navale que d'opérations terrestres ordinaires. Cela venait de leur mobilité, de leur ubiquité et de leur autonomie par rapport aux bases et aux communications».
 
Mais la guérilla a aussi une éthique propre, qui lui confère des structures particulières. Ses combattants servent «de leur plein gré, par conviction». Leur cohésion repose donc sur «l'honneur» et non sur «l'esprit de corps» développé par les armées régulières. Il n'y a que deux manières de susciter l'esprit de corps: soit assurer aux hommes «une solde importante et des récompenses en argent, grades ou privilèges politiques» - méthode continentale -, soit au contraire en faire «des déclassés, méprisés de leurs concitoyens» - méthode britannique. Une guérilla n'est pas assez riche pour recourir à la première. Quant à la seconde, elle est si diamétralement contraire à la logique de l'honneur qu'elle déboucherait sur des désertions massives.
 
La guérilla ne saurait donc s'accommoder de la discipline telle que l'entendent les armées régulières, celle qui «contraint, brime l'individu et devient le plus petit commun dénominateur entre les hommes» afin d'atteindre au «nivellement absolu»: «les 99 hommes les plus performants sont astreints à servir au niveau du plus mauvais. Le but est de réduire l'unité à une unité au sens plein du terme et l'homme à un type (...). Le talent est sacrifié délibérément afin de réduire l'incertitude». Sans doute est-ce un mal inévitable dans les armées de masse propres à la «guerre sociale et complexe» de l'ère industrielle, mais la guérilla est une guerre «simple et individuelle».
 
Simple, en l'occurrence, ne veut pas dire simpliste: «l'action isolée (...) exige beaucoup de chaque soldat. Elle requiert de sa part une initiative, une endurance, un enthousiasme exceptionnels (...). La guerre irrégulière est beaucoup plus intellectuelle qu'une charge à la baïonnette». Elle doit être conduite par des officiers «doués de souplesse et de compréhension», car faute d'un règlement strict, c'est seulement par un mélange de tact et d'exemplarité qu'ils peuvent garder l'ascendant sur leurs hommes.
La guérilla comme «science exacte»
 
Nous ne pouvons ici relater les événements qui, de 1916 à 1918, entraînèrent l'effondrement de l'armée turque. Il suffira de dire que la révolte arabe y prit une part non-négligeable en usant l'adversaire avant que l'offensive du général Allenby en Palestine ne lui porte le coup de grâce. Venons-en aux conclusions de Lawrence. Celui-ci s'était proposé «d'appliquer jusqu'au bout le principe de Saxe selon lequel on peut gagner une guerre sans livrer de bataille» et de «démontrer que la guerre (...) d'irréguliers est une science exacte». Il confesse n'avoir pu mener la démonstration à son terme puisque la guerre s'arrêta avant. Il pense néanmoins avoir défini les lois de la guérilla:
 
«Il semble bien que toute rébellion doive disposer d'une base inexpugnable, à l'abri non seulement de toute attaque, mais préservée de la crainte même d'une attaque (...). Cette rébellion doit avoir pour adversaire une armée d'occupation complexe, disciplinée mais (...) trop peu nombreuse pour adapter ses effectifs à l'espace et être à même d'effectuer un contrôle du territoire à partir de ses postes fortifiés. La rébellion doit pouvoir compter sur une population amie, non point activement engagée mais suffisamment complice pour ne pas révéler à l'ennemi les mouvements des rebelles. On peut mener une rébellion à son terme avec 2% de population active organisés en force de frappe et 98% de sympathisants passifs. Les actifs doivent faire preuve de qualités certaines de vitesse, d'endurance, de mobilité et être indépendants des artères de ravitaillement. Il faut qu'ils disposent de l'équipement technique capable de détruire ou de paralyser les communications de l'ennemi (...). Il faut attaquer là où l'ennemi ne se trouve pas. Ces principes (...) étant acquis, la victoire reviendra aux insurgés car les facteurs algébriques finissent par emporter la décision. La perfection des moyens, comme celle de l'intelligence, s'usera en vain contre eux».
Conclusions
 
Guérilla dans le désert est un texte magistral dont aucun résumé ne saurait épuiser la richesse. On y relève une érudition militaire hors-normes sous forme de citations non-référencées, pas même indiquées par des guillemets, juste semées à l'usage des happy few, comme Lawrence l'indique dans une lettre à son ami Liddell Hart: «j'y ai mis à contribution mes prédécesseurs en cinq langues; vous êtes un des rares Anglais vivants qui puissent voir (...) les allusions, les citations, les analogies conscientes». Mais au-delà de ce jeu oxfordien, le tour de force est d'avoir ramassé en moins de trente pages une véritable philosophie de la guérilla. On comprend que Giap se soit proclamé admirateur inconditionnel de Lawrence!
 
Au demeurant, la pensée de Lawrence déborde largement le champ de la guérilla. C'est une méditation stratégique globale qu'il propose, avec un but précis: réagir contre le carnage anonyme, matérialiste et bureaucratique de la guerre de masse. À l'heure où l'Europe hébétée émerge du Premier conflit mondial, qui a vu des armées de plusieurs millions d'hommes camper quatre années les unes en face des autres et se matraquer par des déluges d'acier, Lawrence entend rendre ses chances au petit nombre, à la manœuvre, à l'intelligence, à la mobilité et à l'initiative individuelle. Ce projet aristocratique est également celui de Liddell Hart, de Fuller ou en France de De Gaulle, trois hommes dont les idées ne seront pas sans influencer la réflexion allemande en matière de Blitzkrieg.
 
Deux écueils redoutables entachent pourtant le propos. À trop insister sur le fait qu'une guérilla a moins de besoins matériels qu'une armée régulière, à multiplier les métaphores poétiques sur ce sujet, Lawrence risque d'entretenir un dangereux idéalisme. C'était d'ailleurs son tour d'esprit le plus constant: les névroses dont il souffrait lui avaient fait prendre en horreur la réalité matérielle, d'où son intérêt pour le néo-platonisme, la gnose et le catharisme. Tout son propos tourne autour d'une antithèse manichéenne entre la grossièreté du corps, principe mauvais incarné par les Turcs, et la finesse de l'esprit, principe lumineux dont il fait l'apanage des Arabes -comme si ces derniers avaient pu se passer de l'aide matérielle débarquée par la marine britannique !
 
Le deuxième écueil procède lui aussi du plus suspect des idéalismes. Il est dans le postulat final selon lequel la révolte arabe aurait pu venir toute seule à bout des Turcs si Allenby n'avait eu le mauvais goût de lancer son offensive de Palestine en septembre 1918. Certes, le cas s'est vu: en 1746 par exemple, le maréchal de Saxe conquit les Flandres en recourant uniquement à la petite guerre. Mais il ne put le faire que parce que son armée avait déjà fixé l'ennemi. En 1916-1918 de même, c'est parce que l'armée britannique fixait de très importantes forces turques dans le Sinaï et en Mésopotamie que la révolte arabe put se développer. En d'autres termes, la petite guerre ne réussit généralement qu'en complément de la grande, quand bien même celle-ci resterait virtuelle. Lawrence ne l'ignore bien sûr pas, mais il ne le dit jamais. Une vérité aussi vulgaire ternirait la conception romantique qu'il se fait de la guérilla...
 
[1] Ci-après cité dans la traduction de Vercoquin Lenoir, Bruxelles, éditions Complexe, 1992.
 
[2] Pour une synthèse sur les théâtres moyen-orientaux dans la Première Guerre mondiale, voir notre article «La seconde Iliade: blocus et contre-blocus au Moyen-Orient, 1914-1918», Guerres mondiales et conflits contemporains n°214, Paris, Presses Universitaires de France, 2004.
 
 
 
[3] Voir l'article que nous lui avons consacré dans le n° 8 des Cahiers du CESAT.
 
[4] Descendant de Mahomet.
 
[5] Voir son Précis de l'art de la guerre (rééd. Paris, Ivréa, 1994), article 7.
 
Image