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Histoire et Stratégies

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Vœux du 1er janvier 1920

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Exprimés par le Maréchal Lyautey

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Les Cahiers ont cette année consacré régulièrement quelques-unes de leurs lignes au maréchal Lyautey, comme annoncé dans le numéro 39 du mois de mars dernier. Cette année 2015 marque en effet le 90e anniversaire de son départ officiel du Maroc. Il nous paraissait à cette occasion important de nous rappeler qui était ce chef militaire, cette personnalité politique, ce philosophe qui a marqué tant de générations. Cet hommage se conclut par la publication in extenso des vœux adressés par le Maréchal aux Français du Maroc pour l’année 1920. Nos lecteurs voudront bien ne pas s’attacher outre mesure au contexte historique et politique de l’époque, pour ne retenir du discours que les éléments de fond, les conseils et les recommandations. Ceux-ci sont en effet toujours d’actualité.

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Je remercie M. Urbain Blanc et le Général Cottez des sentiments qu'ils viennent de m'exprimer, au nom des fonctionnaires du protectorat et du corps d'occupation.

Certes, dans la charge que j'occupe, il faut savoir se mettre au-dessus de toute sentimentalité et prendre, dans toute la sérénité de sa conscience, ses responsabilités, au risque même de l'impopularité. Mais je n'ai nulle fausse honte à déclarer qu'il est singulièrement plus agréable de travailler dans une atmosphère de sympathie où le labeur devient tellement plus facile et fécond.
Ce souffle de sympathie, vous venez de l'apporter avec vous, messieurs, dans cette Maison de France, par ses portes largement ouvertes. Je le sens très chaudement et je vous en remercie.
C'est dans ce sentiment de confiance et de sincérité que je vous adresserai les paroles qu'il m'appartient, comme chef du Gouvernement, de dire au seuil de l'année nouvelle à tous les Français du Maroc, à ceux de Casablanca, de Rabat et du bled, aux colons, aux fonctionnaires et aux troupes.
Il ne faut pas se le dissimuler, l'année qui s'ouvre sera lourde entre toutes.
Tous les problèmes, et les plus angoissants, se posent à la fois, et non seulement au Maroc mais dans le monde entier.
Je ne songe certes pas à vous faire une conférence sur la politique générale. Vous êtes suffisamment éclairés par la lecture des journaux de France et de l'étranger, par les correspondances que vous recevez, par les impressions qu'ont rapportées de France ceux qui en sont revenus, pour vous rendre compte de la situation du monde.
Il est partout en pleine révolution, sinon dans le sens politique, du moins dans le sens général de ce terme.
Il est vrai que l'histoire nous apprend que ce sont ceux-même qui vivent dans les temps les plus tragiques qui se rendent parfois le moins compte de leur importance.
On est saisi, en lisant certains mémoires des dernières années du XVIlIème siècle, de voir de braves gens continuer leurs gestes coutumiers, escompter des lendemains pareils aux jours précédents parce que rien n'était changé à leur petit cadre familier, alors que, par-dessus leur tête, passaient les plus grandes heures de l’Histoire.
Je suis sûr que, si quelque Gallo-Romain du Vème siècle avait laissé un journal qui tombât entre nos mains, on serait non moins saisi d'y voir la vie normale se poursuivre dans sa villa écartée, alors que se déroulait une des plus grandes révolutions du globe, la chute du monde ancien et l'avènement de l’ère moderne.
Or, qu'était à cette date le monde connu? un dixième peut-être de la surface de notre planète, alors qu'aujourd'hui c'est sur l’universalité de cette planète qu'à passé la secousse sans précédent qui a changé toutes les conditions de la vie, suscité un ordre nouveau, et déterminé une rupture d'équilibre qu'il faudra des années pour rétablir.
Un homme qui se fût endormi en 1814 et réveillé en 1914 eût, après cent ans, à peu près reconnu la figure du monde dans ses délimitations géographiques et dans les conditions essentielles de la vie sociale.
Un homme, endormi le 1er janvier 1914, se réveillant en ce 1er janvier 1920 et parcourant l’Europe, n'en croirait pas ses yeux à la vue de cet amoncellement de millions de tombes fraîches, de ruines irréparables, de dévastations sans nom, de régions entières ayant perdu jusqu'à leur figure, du renversement de toutes les conditions normales de la vie, fortunes, production, alimentation, transports. Oui, nous vivons des temps sans précédent. Il faut savoir prendre son recul pour s'en rendre compte.
Mais lisez seulement, dans le communiqué d'hier soir, les chiffres donnés par M. le ministre des Finances, et vous y verrez parler de centaines de milliards, comme on osait à peine parler avant la guerre, de chiffres de dizaines de milliards, en les trouvant gigantesques.
Toutes les proportions sont déformées. Les mêmes mots ne répondent plus aux mêmes choses. Les anciennes formules sont devenues des étiquettes vaines qui recouvrent des choses vides.
La paix elle-même n'est pas encore partout acquise. En Russie, en Pologne, au nord-est de l'AIIemagne, en Asie mineure, on se bat toujours, on massacre, on pille, on brûle, les mères pleurent.
Et si j'ai cru devoir vous faire ce rapide tableau qui, je vous l'assure, n'est ni forcé de ton, ni poussé au tragique, c'est pour en tirer quelques conclusions et pour rentrer en nous-mêmes.
C'est d'abord pour que nous nous rendions compte que nous sommes des privilégiés, nous qui avons été tenus jusqu'ici à l'abri de toutes ces misères, qui ne souffrons ni du froid ni de la faim, qui savons que nous aurons ce soir notre lit, notre toit, notre vie assurée.
C'est aussi pour que nous prenions le recul qui ramène les choses à leurs justes proportions, pour que nous comprenions combien, au regard de problèmes si angoissants, se rapetissent tant de choses où piétinent nos préoccupations habituelles. Lorsqu'on regarde la plaine du haut d'une cime, les collines, les arbres, les maisons, qui d'en bas nous dominent, s'abîment dans la poussière et apparaissent si petits, si négligeables.
C'est ainsi, messieurs, que doivent nous apparaître désormais tant de petits intérêts particuliers, tant de petites choses dont nous nous faisions des mondes, dont le débat incessant n'aboutit qu'à des pertes de temps et de forces que nous n'ayons plus le droit de nous permettre.
À vous, messieurs les colons, mes très chers compatriotes, je demande de ne pas perdre de vue un jour la prédominance des intérêts généraux, de faciliter notre tâche déjà si rude en la dégageant des polémiques oiseuses que je qualifierai de tempêtes dans un verre d'eau, de faire vous-mêmes le triage raisonné de vos revendications.
À vous, messieurs les fonctionnaires, civils ou militaires, car l'atmosphère des bureaux est la même, quelque habit qu'on y porte, je demande de vous rendre compte qu'à la situation que je viens d'esquisser il faut des méthodes toutes nouvelles. Les vieilles formules ont fait leur temps. Il ne s'agit plus d'ajuster ses besicles, de tirer des codes de rayonnages, de compulser méticuleusement des précédents, de s'empêtrer dans des réglementations minutieuses. Ce qu'il faut, aujourd'hui, c'est voir le but, toujours le but et seulement le but, et constamment y adapter les moyens pour l'atteindre dans le plus bref délai.
Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est voir toujours plus large, regarder toujours plus avant, et réaliser.
Je porte ce sentiment jusqu'à l'angoisse. Il hante mes jours, mes nuits: je n'y ai aucun mérite, parce que, du poste que j'occupe, ayant participé au Gouvernement de mon pays, les problèmes s'imposent à moi dans toute leur amplitude. Je voudrais pouvoir me décupler, pour être près de chacun de vous et vous dire: «Ne coupez donc pas de cheveux en quatre, laissez toutes ces vétilles, concluez, aboutissez, réalisez».
Vous avez tenu à adresser à nos troupes un hommage qui m'a été au cœur, et qu'elles méritent.
Si je n'étais pas leur général en chef, portant le même habit, je serais plus à mon aise pour en dire tout ce que je pense. Je vous remercie simplement de vous être souvenu qu'elles sont là, et que c'est parce qu'elles peinent et combattent chaque jour, que tout ce qui se fait ici peut se faire.
C'est une situation sans précédent et presque paradoxale de voir un pays, dont le tiers nous résiste et est encore à conquérir, et où les communications se poussent, où le rail s'avance chaque jour, où l’œuvre colonisatrice se développe avec une intensité, une rapidité qu'on n'a jamais vues ailleurs, à l’abri d'un corps d'occupation en plein combat, dont le front mouvant trace la limite du pays soumis, et chez qui, tandis que dans nos cités côtières la vie normale bat son plein, s'enregistrent tous les jours des pertes au feu dont les communiqués m'apportent, chaque soir, la statistique funèbre et glorieuse. Beaucoup parmi vous la connaissent, cette rude vie du bled avancé, qui ne comporte ni répit ni détente, et jamais vous n'aurez trop de reconnaissance pour les braves gens qui la mènent.
En vous adressant mes vœux les plus affectueux pour cette année de labeur, permettez-moi donc de vous laisser sur les «trois dominantes» dont je désire tant vous sentir imprégnés au sortir d'ici:
  • la gratitude et l'admiration pour nos troupes qui assurent la protection de vos personnes et la progression de vos entreprises;
  • un examen de conscience chez nous tous, moi inclus, pour nous demander si notre effort, notre abnégation de chaque heure, sont à la mesure de tant de sacrifices;
  • la résolution de tendre nos énergies, nos volontés, à la hauteur des circonstances les plus graves, les plus solennelles, les plus angoissantes qu'ait connues l'Humanité.



[i] Dans un contexte de grave crise mondiale qui s’ouvre, des efforts et de l’abnégation qu’elle exigera. C’est un nouveau rappel de la situation générale, de la gravité de la crise économique et sociale ouverte depuis la Guerre. C’est aussi un appel à tous pour l'effort, pour l’abnégation, et surtout pour le souci de l’intérêt général devant plus que jamais dominer les intérêts particuliers et les questions personnelles.
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