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Histoire et Stratégies

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Charles ARDANT du PICQ (1821-1870)

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Par Monsieur MARTIN MOTTE

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Ayant marché une partie de la nuit, le régiment, le 15 août 1870, prépare le café quand soudain s’abattent des obus. Le colonel Ardant du Picq ordonne de se mettre à l’abri du talus sur lequel lui-même reste debout pour avoir son monde sous les yeux. Une nouvelle explosion le jette au sol, les jambes mutilées. Sa mort, quatre jours plus tard, passe inaperçue dans la catastrophe qui s’abat alors sur la France. Il faudra attendre 1880 pour que paraissent certains de ses écrits et 1902 pour que l’ensemble soit publié sous le titre «Etudes sur le combat»[1]. Séduit par son style comme par sa profondeur, Barbey d’Aurevilly y a vu l’œuvre d’un artiste et d’un penseur de très grande race. De fait, Ardant rompt d’avec la mauvaise littérature militaire, dont il exècre le romantisme pompier: ce qui l’intéresse, c’est le soldat réel, celui qui «n’entend pas, ne peut plus entendre» les ordres, parce qu’«il regorge de peur». Ardant est le premier théoricien systématique de la peur, des moyens de la combattre et par conséquent des forces morales. C’est assez dire son actualité, ou mieux encore son intemporalité.

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Un soldat philosophe, sociologue et historien

Soldat, Ardant le fut au plus profond de lui-même. Au début de la guerre de Crimée, son régiment ne paraissant pas devoir partir, il passa dans les chasseurs à pied pour être certain de combattre. En 1855, il commanda la colonne chargée de prendre le bastion central de Sébastopol; il réussit à y pénétrer, mais fut fait prisonnier. En 1860-1861, il fit campagne en Syrie, toujours dans les chasseurs, puis, de 1864 à 1866, en Algérie dans la ligne. Il eut donc l’expérience de deux types d’infanterie différents. Mais comme avant lui Clausewitz, cette expérience lui révéla l’inanité de la tactique officielle, ou pire encore des poncifs héroïques qui en tenaient souvent lieu. En haut de la hiérarchie, on réduisait trop le combat à «de la mathématique et de la dynamique matérielle» (portée des armes, supposé effet de masse des formations serrées, etc); en bas, on se contentait des grands souvenirs napoléoniens; dans l’un et l’autre cas, on oubliait le combattant, «être nerveux, impressionnable, ému, troublé, distrait, surexcité, mobile, s’échappant à lui-même». Cet oubli, prophétisait Ardant, risquait d’avoir de très graves conséquences. Aussi consacra-t-il son temps libre à le dénoncer.

Il le fit d’abord en philosophe. «En avant la philosophie!»: telle avait été la maxime de sa jeunesse. À l’époque, il entendait par là le fait d’accomplir stoïquement son devoir, aussi défavorables que fussent les circonstances. Mais pour le colonel qu’il était devenu, et avec les qualités intellectuelles qui étaient siennes, le devoir ne consistait plus seulement à obéir: il imposait de comprendre et de faire comprendre la vraie nature des choses. Rigueur du raisonnement, clarté du propos, ces vertus philosophiques éclatent dès les premières lignes des Etudes: «Le combat est le but final des armées et l’homme est l’instrument premier du combat; il ne peut être rien de sagement ordonné dans une armée sans la connaissance exacte de l’homme, et de son état moral en cet instant définitif du combat». Non moins philosophique est l’ambition de dépasser le particulier pour atteindre au général: «Les siècles n’ont point changé la nature humaine; ses passions, ses instincts, et entre tous le plus puissant, l’instinct de conservation, peuvent se manifester de manières diverses suivant les temps, les lieux, suivant le caractère des races. – Mais au fond on retrouve toujours le même homme».

Encore, pour satisfaire à cet impératif de généralité, fallait-il disposer d’un catalogue d’exemples excédant largement l’expérience personnelle d’Ardant. Il le constitua en recourant à la méthode sociologique du questionnaire, c’est-à-dire en soumettant les officiers de sa connaissance à une enquête systématique sur les combats auxquels ils avaient participé. Mais les informations ainsi collectées ne portaient que sur la guerre moderne. Ardant se fit donc historien pour les confronter aux caractéristiques de la guerre antique: en examinant les deux extrémités de la chaîne des temps, il pourrait à la fois montrer les données permanentes et caractériser les évolutions en cours. Les Etudes se présentent donc comme un vaste «retour d’expérience» croisant l’espace et le temps, en quoi elles appliquent à la psychologie du combat la méthode utilisée par Jomini pour mettre en lumière les principes de la stratégie.
Du combat primitif au combat antique

«L’homme ne va pas au combat pour la lutte, mais pour la victoire. Il fait ce qui dépend de lui pour supprimer la première et assurer la seconde». Le meilleur moyen d’y parvenir est l’effet de surprise qui, notait déjà Xénophon, «frappe de terreur ceux même qui sont de beaucoup les plus forts». C’est pourquoi la guerre primitive privilégie l’embuscade, qui n’entraîne pas lutte à proprement parler puisque l’ennemi paniqué s’enfuit ou, tétanisé, se laisse massacrer sans réagir. Cette tactique se pratique encore chez les peuples tribaux, comme les Arabes, voire entre Européens dans les rencontres d’avant-postes, qu’Ardant a vécues à Sébastopol. Mais dans ce dernier cas, on a affaire à l’exception et non à la règle, car les armées étatiques sont trop volumineuses et trop indiscrètes pour pratiquer la petite guerre. Depuis l’apparition de l’État, l’embuscade tend donc à s’effacer devant la rencontre frontale. La seule manière de compenser l’absence de surprise est alors de disposer d’une tactique plus savante et d’une discipline plus rigoureuse que celles de l’adversaire. Ce n’est plus la valeur individuelle du combattant qui prime, mais la cohésion de l’ensemble.

Est-ce à dire que la guerre se transforme du tout au tout? Certes non. «Rien n’est changé dans le cœur de l’homme. La bravoure absolue ne lui est point naturelle; elle est le résultat de la culture morale, elle est infiniment rare. Car toujours en face du danger le sentiment animal de conservation reprend le dessus; la masse toujours recule à la vue du fantôme. La discipline a pour but de faire violence à cette horreur par une horreur plus grande, celle des châtiments ou de la honte. Mais toujours il arrive un instant où l’horreur naturelle prend le dessus sur la discipline, et le combattant s’enfuit». La peur reste donc la «donnée essentielle» de tout système militaire, car tout système militaire doit viser à la surmonter chez soi et à «l’exagérer chez l’ennemi».

De ce point de vue, la légion romaine est une réussite exemplaire. Considéré isolément, le soldat romain est inférieur au guerrier gaulois. Ce dernier, «fou de guerre», privilégie l’exploit individuel. Plus civilisé, donc «politique avant tout», le Romain ne s’y intéresse guère: pour lui «la guerre n’est qu’un moyen» et le moyen ne vaut que s’il permet d’atteindre la fin (Ardant semble ici influencé par Clausewitz). C’est donc par une meilleure gestion des forces morales que la légion romaine triomphe de la bravoure gauloise. Sa discipline de fer n’est pas seulement un moyen de dominer la peur du soldat, mais encore une forme de harcèlement moral le mettant dans un tel état de «rage» intérieure «qu’il faut à certain instant qu’il se brise ou se détende sur l’ennemi». Plus décisive encore est l’habileté des généraux romains à discerner la limite au-delà de laquelle le moral du soldat va craquer. Là est toute la «science du combat»; c’est elle qui détermine l’organisation et les tactiques de la légion, bien différente de la phalange grecque ou de la ruée gauloise.

Ces deux formations monolithiques reposent sur une croyance «à la puissance de masse et d’impulsion des rangs profonds» entendue au sens mécanique du terme. Or, note Ardant après Guibert, cette croyance suppose qu’il y ait vraiment choc, ce qui n’est pas le cas. En effet, lorsqu’une troupe se rue sur l’ennemi, soit le moral de ce dernier lâche et il s’enfuit, soit il tient et alors c’est celui de l’assaillant qui baisse, auquel cas il ralentit et n’aborde son adversaire qu’au pas, voire se replie. Cela vaut même et surtout pour la cavalerie: «Les ouragans de cavalerie qui se rencontrent c’est la poésie, jamais la réalité. Le choc à toute vitesse, hommes et chevaux s’y briseraient, et ni les uns ni les autres ne le veulent». Dans une lutte à l’arme blanche d’autre part, seuls les premiers rangs combattent et «les rangs accumulés [derrière] sont impuissants à pousser les premiers quand ceux-ci se cabrent devant la mort. La contagion du recul est au contraire si forte que l’arrêt de la tête est le recul de la queue». Que les paniques commencent par l’arrière, cela s’explique aisément: la queue ressent d’autant plus la peur qu’elle voit l’horreur du combat sans y participer et par conséquent sans être emportée par le feu de l’action.

La légion romaine, à l’inverse, n’est pas monolithique mais articulée en subdivisions. Cette structure modulaire permet au général de n’engager que le volume de forces qui peut effectivement combattre (volume défini par la largeur du front ennemi) et de garder le reste en réserve, assez près pour pouvoir rapidement combler les pertes de la première ligne mais assez loin pour ne pas subir «la pression morale immédiate» du combat. Il y a bien effet de masse au sens où la première ligne se sent épaulée par les réserves, mais cet effet est moral et non mécanique. La décision vient dès lors de l’entrée en lice de troupes fraîches, qui ont conservé leur moral intact alors que celui de l’ennemi est ébranlé.
Deux exemples: Cannes et Pharsale

Le principe de la primauté du moral s’accommode de procédés très divers, comme le montre la victoire d’Annibal à Cannes (216 av. J.-C.). L’illustre général carthaginois avait deux fois moins d’hommes que les Romains, mais il les savait capables de supporter une tension nerveuse bien supérieure. Il les rangea donc sur une seule ligne, se privant par là de réserves mais arrivant à avoir autant de monde sur le front que les Romains, qui s’étaient formés sur trois lignes. Ces derniers tentèrent de percer au centre et s’y agglutinèrent. Si la théorie mécanique des masses était exacte, cet assaut aurait dû défoncer le front carthaginois. Or, le moral des défenseurs tint bon. Annibal rabattit alors ses ailes sur les Romains: pris dans la nasse, 70.000 d’entre eux furent exterminés par 36.000 Carthaginois qui ne perdirent que 5.500 hommes. L’énorme disproportion des pertes prouve que les Romains «se sont laissés égorger sans défense», donc qu’ils étaient tétanisés par la peur. Tel était bien le but que recherchait Annibal en les encerclant. Il savait en effet que «le bruit du combat derrière soi a toujours démoralisé les troupes». À cet égard, la manœuvre d’aile ou de revers est l’équivalent dans la grande guerre de l’embuscade dans la petite, les deux procédés étant fondés sur le principe de surprise.

La bataille de Pharsale entre César et Pompée (48 av. J.-C.) confirme avec d’autres procédés encore les mêmes principes. Comme Annibal, César, en infériorité numérique du simple au double mais ayant la supériorité morale, obtint la même largeur de front que Pompée en diminuant la profondeur de son dispositif. Mais, fidèle au principe romain, il se forma sur trois lignes, chacune évidemment très mince. Dans la lutte frontale qui s’ensuivit, les pertes furent égales de part et d’autre, puisqu’en dépit de la supériorité globale de Pompée, les effectifs des premières lignes étaient identiques. Il est vrai que ces pertes étaient proportionnellement supérieures pour César; à terme donc, le combat frontal ne pouvait que lui être défavorable. Aussi n’est-ce pas de lui qu’il attendait la décision: il ne servait qu’à fixer l’ennemi pendant qu’un élément réservé de 2.000 hommes le tournait. Lorsque cet élément attaqua à revers, les 45.000 soldats de Pompée paniquèrent et se débandèrent. 12.000 restèrent sur le terrain, César n’ayant pour sa part eu que 200 tués. À mêmes causes qu’à Cannes, mêmes effets: une troupe surprise perd toute cohésion morale et se laisse massacrer sans résistance.
Le combat moderne

Le cœur de l’homme n’ayant pas changé en 2.000 ans, les forces morales restent l’alpha et l’oméga du combat. Elles supposent «une surveillance à laquelle nul ne puisse échapper». Mais la discipline au sens répressif du terme ne suffit pas: «La solidarité, la confiance ne peuvent naître que de la connaissance mutuelle qui fait le point d’honneur, qui fait l’union, d’où vient à son tour le sentiment de la force, lequel donne le courage, c’est-à-dire la domination de la volonté sur l’instinct, dont la durée plus ou moins grande fait la victoire ou la défaite. La solidarité seule donne donc des combattants».

Grande différence sous ce rapport entre le combat antique et le combat moderne, car le contexte tactique, lui, a changé. Dans l’Antiquité, on ne pouvait combattre que de très près, en groupes serrés sur un espace restreint, donc à la vue les uns des autres. Ainsi «la surveillance des chefs était facile». Le combat moderne, dominé par l’arme à feu, s’engage au contraire à grande distance et contraint les troupes à se disséminer. Comme en outre les armées sont beaucoup plus nombreuses, elles se déploient «sur des espaces immenses». Ainsi, «dès que l’action s’engage, les hommes éparpillés en tirailleurs ou perdus dans le désordre inévitable d’une marche rapide échappent à la surveillance des chefs».

Ces hommes sont d’autre part soumis à une tension sans précédent. S’il était valeureux et entraîné, le soldat antique abordait l’épreuve avec confiance. Mais aujourd’hui, le combattant d’élite lui-même peut à tout moment être frappé sans avoir vu l’ennemi, car «la mort est dans l’air, invisible et aveugle, avec des souffles effrayants qui font courber la tête. La lutte n’est plus avec l’homme mais avec la fatalité». Le fracas des explosions, les «horribles mutilations» provoquées par les obusexercent une action «accablante pour le système nerveux». En un mot, la puissance de destruction a tellement augmenté qu’«il faut avaler en cinq minutes ce que sous Turenne on prenait en une heure». Or l’homme, resté ce qu’il était sous Annibal, «n’est capable que d’une quantité donnée de terreur». L’effondrement moral risque donc de survenir bien plus rapidement qu’autrefois. «Dans l’antiquité se retirer de l’action était chose à la fois difficile», puisque l’on était vu de tous, «et périlleuse», puisque le soldat décrochant à un mètre de l’ennemi était presque immanquablement frappé dans le dos. Mais pour le combattant moderne, isolé et très éloigné de l’ennemi, «la tentation est bien autrement forte, la facilité plus grande et le péril moindre».

«Aujourd’hui donc le combat exige une cohésion morale, une solidarité plus resserrée qu’en aucun temps». Il serait illusoire de vouloir l’obtenir par la «discipline draconienne» des Romains, que l’officier ne peut plus exercer à bon escient faute d’avoir son monde sous les yeux; le pourrait-il du reste, une telle discipline aurait quelque chose d’odieux, vu la pression déjà endurée par le combattant. La seule solution est de cultiver et de renforcer la cohésion des plus petites subdivisions tactiques: «Dans les troupes immédiatement et fortement engagées les petits groupes seuls se maintiennent, de l’escouade à la compagnie, s’ils sont bien constitués, servant d’appuis ou de points de ralliement aux désorientés; et, par la force des choses, les batailles tendent à devenir aujourd’hui des batailles de soldats».

Faut-il en conclure que le général n’a plus aucun rôle? Evidemment pas. L’on doit «réagir contre cette prédominance pleine de hasard de l’action du soldat sur celle du chef, reculer par tous les moyens cet instant où le soldat échappe au chef». Ce dernier conserve en outre un rôle essentiel, celui de planifier l’entrée en scène des réserves, car «aujourd’hui comme hier, comme demain, l’action décisive appartient à ces troupes en ordonnance apparaissant en tel ou tel ordre, en telle ou telle disposition, sur tel ou tel point, et par conséquent appartient au chef qui a su les maintenir, les conserver ou les diriger». Comme sous Annibal et César, l’action des réserves est d’autant plus déterminante qu’elle surprend l’adversaire de flanc ou à revers: «Trois hommes derrière l’ennemi valent mieux que cinquante devant», disait Frédéric II. Mais cette action morale n’est possible que si le gros des forces adverses a été préalablement fixé par une action physique qui, dans les conditions du combat moderne, est «plus indépendante que jamais».
Conclusion

Ardant du Picq afondé une discipline nouvelle, l’anthropologie du combat, qui passionne aujourd’hui les historiens, les psychiatres et bien évidemment les militaires. On peut certes contester tel ou tel de ses arguments factuels (certains historiens pensent par exemple que la tactique grecque reposait bel et bien sur le choc mécanique[2]), mais ces objections de détail ne remettent pas en cause sa thèse centrale. On se gardera par ailleurs d’attribuer à Ardant les interprétations délirantes que certains lecteurs infidèles, à la veille de la Grande Guerre, firent de sa pensée: il n’a jamais soutenu que la supériorité morale permet la charge sur un terrain ouvert battu par la mitraille adverse. Bien au contraire a-t-il souligné la redoutable létalité des armes modernes et en a-t-il tiré toutes les conclusions. La plus importante d’entre elles est l’importance décisive prise par les groupes élémentaires dans un combat nécessairement décentralisé. Elle a été confirmée par les enquêtes ultérieures, en particulier celles que l’armée américaine effectua au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et plus récemment encore par le grand livre du lieutenant-colonel Goya sur les tactiques de la Première Guerre mondiale[3].

[1] Paris, Chapelot; nombreuses rééditions, la dernière chez Economica en 2004.

[2] Victor Davis Hanson, Le modèle occidental de la guerre, Paris, Les Belles Lettres, 1990.

[3] Michel Goya, La chair et l’acier, Paris, Tallandier, 2004.

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