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Engagement opérationnel

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Conceptualiser son ennemi

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Par le Colonel François CHAUVANCY

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La notion d’ennemi est complexe. Pour un officier, elle paraît pourtant fondamentale pour sa préparation morale et matérielle au combat. L’ennemi est essentiellement humain dans sa représentation physique qui conduit naturellement au respect de l’autre servant une autre cause. Cependant, il est aussi le symbole d’idées, de systèmes politiques, religieux, ethniques en confrontation avec les nôtres. A ce titre, l’homme reste la cible de la stratégie d’action d’un Etat. Connaître son ennemi, donc l’identifier à partir de critères, renforce la vigilance non seulement du soldat mais aussi du citoyen pour se préparer à l’action.

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Les sociétés occidentales sont confrontées à des situations impersonnelles, « génériques », de crise ou de conflit, où un ennemi que l’on ne veut pas désigner les combats pour imposer son système politique. Cette situation est favorisée par une société pacifiée qui voit seulement des adversaires et non des ennemis, et qui leur reconnaît implicitement des raisons justifiant leurs agressions. Paradoxalement, des groupes violents, parfois soutenus par des Etats, qualifient d’ennemis[1] les Etats occidentaux et usent de la force sans discrimination ni retenue, souvent en toute impunité, les Etats voyous se réservant une stratégie indirecte. Enfin, la tendance à la « policiarisation »[2] des réactions occidentales conduit aussi à cette civilianisation de l’ennemi devenu un simple criminel, accentuant le flou de la limite entre sécurité intérieure et défense au détriment de celle-ci.

La problématique est donc de définir les critères de l’ennemi réel à partir de l’ennemi probable nécessaire aux forces armées. Elément clé de la stratégie générale militaire, il doit être conceptualisé afin de permettre aux sociétés occidentales et à leurs forces armées de le combattre. Cela comprend notamment leur préparation morale, psychologique, militaire à des guerres réelles bien que les démocraties répugnent à les qualifier de telles. Dans une gestion globale de sa nuisance, cette conceptualisation doit conduire à transformer l’ennemi en un adversaire respectueux de nos valeurs à défaut d’en faire un allié.

Après avoir rappelé ce qu’a été l’ennemi dans l’Histoire, ses critères  contemporains seront déterminés et une définition proposée.

 

L’ennemi dans l’histoire à aujourd'hui.

 

Hier on se battait pour défendre sa communauté, conquérir des terres ou des richesses, mais aussi pour combattre les hérésies ou l’expansion d’une religion conquérante. L’ennemi du Roi devenait alors celui de la France, « propriété » du Roi. La révolution française a modifié cette perception sous un aspect majeur. L’ennemi n’est plus celui du Roi mais celui du peuple français. L’avènement des Etats-nations et des armées issues du peuple par la conscription, a amené peu à peu ce que Guibert craignait : « Quand les nations elles-mêmes prendront part à la guerre, tout changera de face. Les habitants d'un pays devenant soldats, on les traitera comme ennemis. La crainte de les avoir contre soi, l’inquiétude de les laisser derrière soi les fera détruire. Tout au moins cherchera-t-on à les contenir et à les intimider par des ravages et des désolations (…)[7], « les Occidentaux sont en train de perdre le monopole de la conduite des affaires du monde, de la définition des problèmes et de leur hiérarchisation et des mots qu'on emploie pour les traiter ». Les Européens « n'ont plus guère, à part de louables intentions, de pensée spécifique sur le monde ni d'analyse des risques, des menaces (…) ». Le refus de voir l’ennemi au profit d’un simple adversaire en est un signe.

La notion de « source d’opposition » peut cependant contribuer à cette réappropriation de la notion d’ennemi avec la définition suivante : « terme générique pour nommer tout Etat, force ou acteur, militaire ou civil, susceptible de peser négativement sur la réalisation du but politique (état final recherché) d’un conflit, qu’il soit un adversaire, un belligérant ou un ennemi ». En modifiant la définition du glossaire interarmées de 2004, un adversaire est avant tout une source d’opposition qui n’emploie pas de moyens violents pour résoudre un différend et accepte le règlement d’un conflit par l’application des règles démocratiques. Le belligérant en revanche est une source d’opposition qui utilise au besoin la violence pour aboutir à ses fins contre un autre belligérant. Ces deux approches s’appuient sur la notion d’impartialité, souvent mise en avant, des forces armées. Mais il ne peut y avoir d’impartialité envers un agresseur.


Par conséquent, la définition suivante peut être proposée : « un ennemi est celui qui, Etat, groupe ou individu, franchit un seuil d’hostilité constitué d’acte (s) volontaire (s) violent (s) dans les champs matériels ou immatériels, exprimant par là une volonté de nuire à nos intérêts vitaux, stratégiques ou de puissance. Incluant selon les circonstances les critères de subversion et de déstabilisation, le seuil d’hostilité est constitué d’un ou plusieurs critères relatifs à une agression réelle ou potentielle qu’elle soit terroriste, conventionnelle ou non, avec le critère déterminant de l’irréversibilité de la capacité de nuisance ». Cette définition élargit le sens traditionnel de l’ennemi qui recouvrait le plus souvent dans le passé les simples rapports antagonistes entre les Etats ou les blocs idéologiques.


 

Pour conclure, l’ennemi réel existe lorsqu’il a franchi par son comportement et ses actes un seuil d’hostilité à notre égard. Encore faut-il que les volontés potentiellement ennemies soient averties de ce seuil d’hostilité et de l’ensemble des critères le construisant. Cela ne peut se faire qu’à travers une stratégie d’influence et d’information. Aucune source d’opposition ne peut alors ignorer le seuil à ne pas franchir sans s’exposer à une riposte adaptée. En cas d’échec, le politique a la responsabilité de désigner l’ennemi réel pour les opérations de guerre à venir et ne pas laisser le flou s’installer aussi bien dans les forces armées que dans l’opinion publique, acteur versatile mais incontournable dans son appui à la légitimité de l’action militaire.

 




[1] Livre Blanc du gouvernement sur la sécurité intérieure face au terrorisme, 2005.


[2] G. Berkowicz, la place de la cour pénale internationale dans la société des Etats, 2005.


[3] Guibert, « Stratégiques », éditions de l’Herne, 1977, p.757.


[4] R. Trinquier, « La Guerre moderne », la Table Ronde, 1961, p.32.


[5] F. Chauvancy, Les principes de la guerre encore et toujours, revue défense nationale, mars 2006


[6] Ces principes se retrouvent sous une forme ou une autre dans les écrits de la plupart des théoriciens de la guerre.

[7] Le Monde, 25 juin 2006.

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