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Histoire et Stratégies

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Daniel REICHEL (1925-1991)

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Par Monsieur MARTIN MOTTE

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Jomini excepté, les penseurs militaires suisses sont peu connus en France. Le fait que la Suisse n’ait pris part à aucun conflit depuis plus d’un siècle et demi explique probablement cette ignorance, sans toutefois la justifier. On perd en effet de vue que la tranquillité dont jouit ce paysne repose pas uniquement sur sa neutralité ou son statut de sanctuaire bancaire international, mais aussi sur une armée solide, dont le rôle dissuasif a pleinement joué lors des deux guerres mondiales. Faute d’expérience guerrière directe, les théoriciens suisses ont suivi avec la plus grande attention les expériences étrangères. Ils se sont aussi tournés vers le passé, non pour reproduire des formes de combat caduques, mais au contraire pour dégager les invariants de l’art militaire. Cette méthode, illustrée au XIXème siècle par Jomini, a plus récemment présidé aux remarquables travaux du colonel Reichel, de l’État-Major Général. Fondateur en 1969 du Centre d’histoire et de prospective militaire suisse, Reichel publia dans les années 1980 une «Analyse de quelques éléments fondamentaux en histoire militaire» composée de cinq fascicules[1]. Le titre ne rend pas pleinement hommage aux talents de l’auteur, dont l’enquête historique inclut de passionnants aperçus anthropologiques et même métaphysiques. Appuyée sur une iconographie excellemment choisie et excellemment exploitée, la réflexion de Reichel cerne le «phénomène-guerre» dans sa réalité la plus profonde, mais aussi la plus concrète, le but restant d’y préparer les combattants.

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Les quatre éléments du combat

Malgré les ruptures technologiques, sociologiques ou idéologiques ayant affecté le combat des origines à nos jours, ses composants essentiels restent aujourd’hui encore ce qu’ils ont été de tout temps: le choc, le feu, la manœuvre et l’incertitude; seul a évolué leur dosage. «L’élément primaire, absolument fondamental du combat, est constitué par le choc». Les trois autres éléments «en sont les compléments nécessaires, certes, mais seul le choc, en définitive, leur confère leur efficacité». Ardant du Picq aurait objecté que le choc reste rarissime dans l’histoire de la guerre, car soit une troupe chargée par une autre panique et s’enfuit avant la collision, soit au contraire elle tient bon et c’est l’assaillant qui reflue avant d’arriver au contact[2]. Mais l’objection est sans valeur ici. Par «choc» en effet, Reichel ne désigne pas un phénomène mécanique, mais un phénomène psychologique tendant «à paralyser la volonté et les réflexes de la défense», «une sorte de révélation brutale et sordide, selon laquelle la situation serait sans issue». La vraie cible du choc est donc «l’imagination de l’adversaire», non son corps. L’effet de paralysie peut être atteint par un assaut, mais il peut également l’être par «le feu, ou la menace du feu», qui est à cet égard «un prolongement du choc». Le feu, d’ailleurs, n’est véritablement meurtrier qu’à bout portant, auquel cas la différence avec l’assaut est ténue. Pourquoi alors maintenir une distinction entre choc et feu? Parce qu’il existe un feu à distance qui, sans être assez efficace pour briser la résistance nerveuse de l’ennemi, a au moins le mérite de le fixer.

C’est cette fixation qui permet la manœuvre, elle aussi relative au choc puisque sa fonction est de le «porter». Pas davantage donc qu’on ne doit opposer le choc au feu, il ne faut opposer le choc à la manœuvre. Sur ce point, la pensée de Reichel est un utile antidote à certaines illusions concernant l’approche indirecte: elle ne consiste pas à éviter le combat, comme le croient les lecteurs superficiels de Sun Tzu ou de Liddell Hart, mais à l’engager dans des conditions optimales. Il n’y a pas non plus d’opposition terme à terme entre la manœuvre et le feu, puisque, nous l’avons dit, on manœuvre d’autant plus facilement qu’on a fixé l’ennemi par le feu. Avec les armes à longue portée est en outre apparu le tir indirect, qui a permis une véritable manœuvre par le feu: celui-ci n’agit plus seulement sur les premières lignes adverses, mais frappe leurs arrières, anéantissant PC, batteries, dépôts et interdisant les axes de communication. Ne recevant plus ni ordres, ni soutien d’artillerie, ni renforts et ne pouvant plus se replier, l’unité prise au piège d’une telle nasse de feu se trouve dans la même situation que si elle était encerclée. Vient enfin l’incertitude, dont tout stratège ou tacticien avisé tente de se prémunir et qu’il cherche à augmenter dans le camp adverse. Mais quel est en dernière instance l’objet de cette incertitude, sinon la direction d’où surviendra le choc, le moment où il se produira, son intensité et ses effets?

En somme, sans confondre choc, feu, manœuvre et incertitude, Reichel réagit contre le schématisme abstrait qui tendrait à les envisager indépendamment les uns des autres. Conceptuellement distincts, et devant le rester au niveau de la planification (car planifier revient à diviser les tâches), ils doivent être étroitement combinés dans l’exécution. Toute l’histoire militaire montre en effet que la victoire va au parti qui réussit le mieux cette combinaison. À Marathon, la masse perse misant trop sur le choc fut défaite par les hoplites grecs, dont le choc fut préparé par le feu – ou plutôt le jet – et la manœuvre. Sous la Révolution et l’Empire, inversement, les armées d’Ancien Régime misant trop sur le feu furent battues par les divisions françaises combinant elles aussi le feu, la manœuvre et le choc. Notre actuel groupement interarmes répond au même impératif d’articulation optimale entre les fondamentaux de la guerre.
Le feu: ruptures et continuités

Bien qu’il considère le choc comme le cœur du combat, Reichel consacre au feu les trois premiers de ses cinq fascicules. La raison en est simple: c’est là que sont intervenus les bouleversements les plus saillants de l’art militaire. De l’arc au mousquet, du mousquet au fusil, du fusil à la mitrailleuse, le volume, la puissance et l’effet psychologique du feu ont crû par brusques paliers. À chaque fois en est résulté une crise du modèle tactique antérieur, d’où l’impression que les leçons de l’histoire étaient définitivement périmées. Mais pour qui veut prendre un peu de hauteur, cette répétition des ruptures tactiques contient elle-même un élément de continuité: «les progrès du feu ont toujours semblé apocalyptiques à ceux qu’ils surprenaient», et toujours ils ont été surmontés par l’invention d’une nouvelle formation de combat.

Une telle réarticulation nécessite parfois une percée technologique: ainsi la miniaturisation du feu sous la forme du mousquet contribua-t-elle à la genèse du tercio espagnol, unité qui domina les champs de bataille européens du milieu du XVIème siècle au milieu du XVIIème. À défaut, on peut contrer le feu par une manœuvre d’enfouissement: durant le siège de Sébastopol (1854-1855), les Russes creusèrent des kilomètres de tranchées ou tunnels et installèrent plus de 1.200.000 gabions et sacs de terre, soit autant que les Franco-Britanniques tirèrent de boulets. On peut aussi recourir à la «petite guerre», qui naît du «refus de se laisser aligner en rase campagne face à des armes sur lesquelles l’intelligence du combattant n’a plus aucune prise». On peut enfin recourir à la manœuvre industrielle, à l’exemple des Anglais dont la seule manufacture de Manchester, en 1815, produisait quatre fois plus de fusils que l’ensemble des manufactures françaises.

L’étonnant, dès lors, est que ces exemples d’adaptation aient régulièrement été oubliés et que nombre de guerres se soient ouvertes sur des hécatombes dues à la sous-estimation du feu. Ce fut notamment le cas en 1914, lorsque l’état-major français lança son infanterie en terrain découvert alors même que la guerre russo-japonaise de 1904-1905 avait révélé la puissance des mitrailleuses, puis en 1915, lorsqu’il l’envoya à l’assaut des tranchées allemandes au mépris des leçons de Sébastopol. En 1940 au contraire, c’est la surestimation du feu qui poussa Belges, Hollandais et Français à ne pas défendre leurs villes, bien que la guerre de Crimée, la guerre de Sécession et la guerre de 1870 aient montré l’efficacité d’une telle défense.

À l’origine de ces aberrations, Reichel distingue l’irréalisme presque inévitable de l’entraînement en temps de paix: il est facile d’exercer les troupes à la manœuvre, mais très difficile de mesurer l’impact physique et surtout moral du feu. «Plus la paix se prolonge, plus on manœuvre donc, et moins on tient compte des effets du feu. À cela s’ajoute le fait que le feu coûte cher, alors que le choc de l’infanterie, par lequel on s’imagine pouvoir le remplacer le moment venu, pèse beaucoup moins lourd dans les budgets du temps de paix». De même, s’il est aisé de manœuvrer en rase campagne, il est difficile de s’entraîner au combat urbain, puisque la ville ne présente pas en temps de paix les amoncellements de ruines qui lui confèrent sa valeur défensive en temps de guerre. De nos jours, on a pallié la difficulté en dotant certains camps d’entraînement de zones bâties spécialement à cet effet. Par quoi l’on est conduit au vaste problème de la formation du combattant.
L’instruction

La formation psychologique du soldat vise à lui permettre de supporter le choc ennemi et de porter à son tour un choc supérieur. Les traditions militaires, qui aujourd’hui peuvent sembler désuètes à qui les observe de l’extérieur, n’ont pas d’autre finalité. Ainsi l’ordre serré, «irremplaçable pour resserrer les liens de la cohésion d’une troupe», reste-t-il «l’un des éléments les plus forts que l’homme ait mis au point pour défier les effets du feu»: il développe un sentiment de puissance, de confiance et de camaraderie, car les masses humaines sont soumises comme les masses physiques à la «loi de gravitation universelle». On cultive ainsi la discipline, «vecteur indispensable du choc». Quant au chant, outre qu’il renforce lui aussi l’unité de la troupe, il exerce le diaphragme, «véritable centre de tous les haubans musculaires du corps humain», et développe donc à la fois les forces morales et les forces physiques.

Reste que ces rituels, qui autrefois préparaient directement au combat, en sont de plus en plus déconnectés de nos jours, puisqu’on ne se bat plus en formation compacte ni en chantant. Aussi Reichel met-il en garde contre la confusion entre la tradition militaire et l’histoire militaire. Par définition, la première pérennise l’héritage du passé: souci louable quand il s’agit d’entretenir l’esprit de corps, mais très dangereux s’il porte à reproduire des tactiques périmées. On le vit notamment au début de la Grande Guerre, lorsque les formations serrées héritées du modèle napoléonien (un modèle d’ailleurs figé, au rebours de la souplesse et de l’inventivité qui caractérisaient Napoléon) se firent hacher par le feu de l’ère industrielle. D’où la nécessité d’une claire distinction des tâches: aux traditions la mission de forger l’identité collective de la troupe, à l’histoire celle de fournir une banque de données sur les constantes du combat. À cet égard, l’historien militaire doit rejeter toute idolâtrie: «Seule est valable, en définitive, une science militaire qui repose sur la connaissance des erreurs, et non sur l’apologie des réussites».

Reichel souligne aussi la nécessité d’associer la jeune recrue à la réflexion tactique et à la critique des exercices. Le soldat-automate de l’Ancien Régime n’est plus de mise aujourd’hui: c’est seulement en développant le sens de l’initiative qu’on peut prémunir le combattant contre le sentiment d’impuissance face au feu, impression démultipliée par les photographies ou films montrant l’effet apocalyptique d’un bombardement. La formation militaire doit enfin reposer sur une culture systématique du choc, entendu non au sens d’une ruée irraisonnée mais envisagé dans toutes ses composantes: «Le choc est fait de renseignement (savoir où se trouve effectivement le défaut de la cuirasse), de technicité de pointe (équipement) et de rusticité (vigueur et adresse requises par le combat corps à corps)». Ce n’est pas par hasard que l’un des plus grands stratèges de l’ère napoléonienne, le maréchal Davout, s’était fait connaître dès sa jeunesse comme un redoutable pugiliste et un redoutable duelliste[3]. A-t-on d’autre part fait le rapprochement entre le culte de la boxe dans le monde anglo-saxon et le mordant dont firent preuve en 1940 les pilotes de la RAF, «ces maîtres du choc»?
Les forces morales

Si la cohésion est la première des forces morales, elle ne s’obtient vraiment que lorsque les institutions militaires reposent sur une véritable «éthique du soldat». Ce dernier servira d’autant mieux qu’il sera «commandé par des chefs sortis du rang, qui font preuve à son égard d’une énergie familière et d’un véritable esprit de justice»; que l’intendance et le service de santé seront à la hauteur de leurs missions; que la carrière des armes offrira des perspectives de promotion sociale. Tout cela ne suffit cependant pas à affronter l’horreur des combats, en particulier dans les périodes où, sous l’effet de brusques mutations sociologiques ou technologiques, les pertes bondissent.

Il faut alors recourir à des motivations plus puissantes encore. Face à la ruée musulmane qui, portée par le jihad, avait submergé l’Espagne, la Chrétienté médiévale se dota à son tour d’une mentalité de guerre sainte qui culmina avec la contre-offensive des Croisades et l’institution des moines-soldats. L’Espagne du XVIème siècle pérennisa cette tradition: la valeur du tercio ne tenait pas seulement à ce qu’il associait le choc des piquiers et le feu des mousquetaires, mais encore au solide encadrement spirituel que lui donnaient les jésuites (rappelons que leur fondateur, Saint Ignace de Loyola, était un ancien officier, grièvement blessé lors de sa défense héroïque de Pampelune). Aux jésuites des tercios, les Hollandais du XVIIème siècle répondirent par les pasteurs de leurs régiments, etc… De ces exemples particuliers se dégage une vérité générale: parce que le métier des armes entraîne une confrontation permanente avec la mort, il a d’étroites affinités avec la foi. En conférant au trépas la valeur rédemptrice du sacrifice, celle-ci lui donne sens et le rend donc plus acceptable, selon cette maxime de Spinoza qu’«une passion» – en l’occurrence la peur de mourir – «ne peut être surmontée que par une passion plus forte», l’espoir de l’Au-Delà.

Que la religion voie son emprise sociale diminuer, comme c’est le cas dès la seconde moitié du XVIIIème siècle, et l’on doit trouver une autre motivation. «Là où les aumôniers militaires parlaient aux soldats du salut de leur âme, Rousseau leur simplifie la tâche: il leur propose l’avènement d’un paradis terrestre. Il avait découvert l’arme idéologique sans laquelle, désormais, on ne ferait plus monter les hommes au feu». Qu’est au demeurant l’idéologie, sinon une version laïcisée de la foi? Ainsi les guerres d’idéologies, inaugurées par la Révolution française et qui connaissent leur apogée au XXème siècle, restent-elles en un sens des guerres de religions.

La guerre idéologique se caractérise entre autres par un emploi intensif de la propagande, qui a en commun avec l’artillerie de mettre en œuvre «l’infrastructure la plus coûteuse et la plus complexe» (les mass-media) et de pouvoir disloquer «les points vulnérables de la défense», à savoir les franges de l’opinion publique adverse les plus réticentes devant l’effort de guerre. Mais l’idéologie doit adapter ses contenus à la «réalité sordide des combats». Sous ce rapport, les principes des Lumières étaient trop idéalistes et trop abstraits pour faire longtemps illusion sur le troupier. Napoléon leur substitua donc une «idéologie militaire» fondée sur la glorification de l’armée elle-même, le culte du chef, l’héroïsation du combattant tué à l’ennemi, sans oublier l’élément capital qu’est l’apologie du choc. Du modèle napoléonien, c’est surtout ce dernier point que retint Foch dans son enseignement à l’École de Guerre avant 1914.

Le grand danger d’une telle idéologie est qu’elle conduit à banaliser les pertes. C’est un avantage à court terme, comme le montre le fait que l’armée française, durement éprouvée dans les premières rencontres de la Grande Guerre, se ressaisit sur la Marne en un admirable sursaut moral et repartit à l’attaque en 1915. Mais par la suite, «l’hécatombe de l’infanterie atteignit la substance même du peuple qu’elle était chargée de défendre», d’où les mutineries de 1917. L’état-major français eut beau comprendre ses erreurs et mettre au point des tactiques moins meurtrières, le mal était fait: à l’exaltation militariste de l’avant-1914 répondra la dépression pacifiste de l’entre-deux guerres, annonciatrice du désastre de 1940. En somme, le moyen (la guerre à outrance) s’est retourné contre la fin (la sauvegarde de la patrie). À l’échelle européenne d’autre part, l’ébranlement psychologique consécutif au carnage de 1914-1918 a frayé la voie au marxisme-léninisme et au nazisme, dont l’affrontement débouchera en 1941 sur une guerre plus apocalyptique encore.

Reichel en conclut que l’histoire militaire, trop longtemps obnubilée par le modèle napoléonien, devrait s’intéresser davantage aux chefs qui ont su évaluer avec précision la létalité du feu – notamment ceux de l’école autrichienne – et en tirer une saine économie des forces, car «lorsque le soldat est convaincu qu’il n’a que de faibles chances de s’en sortir, il se bat rarement bien – pour autant qu’il se batte».
La guerre et le destin des sociétés

Les pages les plus fascinantes de Reichel sont celles où, envisageant le rapport entre la guerre et les sociétés, il hisse sa réflexion à la hauteur d’une philosophie de l’histoire. Selon lui, le feu guerrier exerce sur les sociétés un «processus de fusion» analogue à celui qu’on observe en métallurgie, brûlant les scories des temps révolus et permettant des «alliages» nouveaux. En effet, les mutations tactiques et mentales par lesquelles on s’adapte à une brusque augmentation du feu ne se limitent pas au champ de bataille: de proche en proche, elles font craquer toutes les structures sociales, politiques et spirituelles dont le modèle militaire antérieur était à la fois l’expression et le garant. «Générateur d’idéologies nouvelles, le déchaînement du feu engendra la Réforme, puis la pensée de Rousseau, avant de donner naissance aux systèmes de Marx et de Lénine». Reichel s’expose ici au reproche de simplisme, mais sans doute faut-il voir dans ses formules abruptes une réaction salutaire à la tendance historiographique dominante, qui fait de la guerre la résultante d’un certain nombre de faits sociaux. Il n’est nullement illégitime de renverser la perspective et de montrer en quoi la guerre, déterminée en amont, est déterminante en aval, car porteuse ou au minimum accélératrice d’immenses bouleversements sociaux.

C’est sous cet angle que Reichel, écrivant dans un contexte très tendu (la querelle des euromissiles), envisage le destin de l’Occident. Depuis Hiroshima et Nagasaki, l’opinion publique occidentale est portée à penser qu’il n’y a rien à faire contre le feu nucléaire, ce qui ne laisse que deux options: la paix par la dissuasion ou, pour ceux qui la jugent trop risquée, la soumission à Moscou. La première option repose sur l’idée que la bombe atomique a déclassé tous les principes stratégiques antérieurs et rendu la guerre impossible. Grave erreur, répond Reichel, car à Verdun, à Stalingrad ou à Berlin, la mise en œuvre d’un volume de feu «pré-nucléaire» n’a pas empêché de petits groupes de combattants incrustés dans les trous d’obus ou les éboulis de poursuivre leur mission, victorieusement dans les deux premiers cas. Les Soviétiques en ont tiré les leçons. Ils se préparent à combattre le cas échéant en ambiance nucléaire, tant par l’entraînement intensif de leur population à la défense civile que par la mise au point de tactiques spécifiques. En attendant, eux et leurs alliés du Tiers-Monde contournent la dissuasion par la manœuvre (idéologique), le choc (psychologique) et le feu primitif (guérilla, terrorisme). Cela confirme une leçon vieille comme la guerre elle-même: aussi terrible que paraisse une arme nouvelle, ceux qui s’en donnent les moyens parviennent toujours à la surmonter.

L’Occident doit à son tour relever le défi. Il lui faut tout d’abord accepter les redoutables éventualités du combat urbain, et pour cela méditer le précédent de la Seconde Guerre mondiale: la non-défense des villes belges, hollandaises et françaises face à la ruée allemande a conduit à quatre ans d’une cruelle servitude sans pour autant sauver ces villes, puisque nombre d’entre elles ont été rasées par les bombardements alliés et les combats de la libération.

À supposer que la guerre nucléaire puisse être évitée, il reste à contrer les stratégies alternatives déployées par le camp communiste. Au Vietnam, les Américains ont cru y parvenir à coups de B-52 et en recourant au napalm, «ersatz du nucléaire». Cette approche matérialiste s’est brisée contre les forces morales du nationalisme vietnamien (bien plus sans doute que du marxisme). Son échec laisse l’Occident désarmé face à la guerre subversive, qui lui semble une nouveauté imparable. Cela témoigne de son inculture historique, car cette forme d’action n’a rien de nouveau! Ses atouts étaient déjà à l’œuvre dans les guerres de religion: miniaturisation du feu avec le «pétard», version primitive de la charge creuse permettant de faire sauter les portes des villes fortifiées; choc, sous la forme de l’assaut militaire ou de l’assassinat politique; manœuvre de propagande, facilitée par l’invention de l’imprimerie; incertitude, avec le recours aux tactiques plurimillénaires de la «petite guerre» (embuscades, enlèvements, interdiction des axes routiers, etc…); et pour clé de voûte une détermination à toute épreuve, fondée sur l’acceptation religieuse du sacrifice ultime. Là est le ressort qui manque le plus à l’Occident: enlisé dans le scepticisme et le confort d’une civilisation qui lui a fait oublier les «racines populaires du choc», il ressemble fâcheusement à l’Empire romain ou à l’Ancien Régime finissants…
Conclusion: un penseur pour le XXIème siècle

Rétrospectivement, le pessimisme de Reichel peut paraître infondé. Il ignorait en effet, ou feignait d’ignorer pour ne pas démobiliser ses lecteurs, le tournant en cours au moment même où il écrivait: avec le missile de croisière, les États-Unis avaient inventé la nouvelle combinaison de feu, de choc, de manœuvre et d’incertitude que ne pourrait contrer une URSS à bout de souffle; en élisant Reagan d’autre part, ils avaient témoigné leur volonté d’en découdre. Reichel est-il pour autant dépassé? Que non pas! Dans un monde où se dessine probablement un tournant aussi important que celui des XVème et XVIème siècles, mais en sens inverse – le reflux de la modernité, la résurgence corrélative de conflits «archaïques», ethniques et religieux plus que nationaux et idéologiques –, ses intuitions centrales sont on ne peut plus actuelles. Il citait à ce sujet Marc Bloch: «Le proche passé est, pour l’homme moyen, un commode écran; il lui cache les lointains de l’histoire et leurs tragiques possibilités de renouvellement». Par beaucoup de traits, de fait, le monde d’aujourd’hui évoque plus l’an 1562 (début des guerres de religion) que l’an 1989 (chute du mur de Berlin), en lequel les historiens de l’avenir verront peut-être le dernier triomphe et l’ultime illusion des Lumières.

S’inspirant du biologiste René Quinton, héros de 1914-1918, Reichel note que les guerres engagent la vie même des peuples «et qu’à cet égard elles ne sauraient trouver une explication satisfaisante dans les seuls enjeux (nationalismes ou luttes de classes) au nom desquels on les livre». Plus donc le feu est meurtrier – et il l’est devenu au-delà de toute description depuis le XXème siècle –, plus «le caractère essentiellement biologique de la guerre» prime sur les idéologies, déclassées par des motivations moins cérébrales. «Aujourd’hui, la mince couche d’une civilisation qui parvient à son terme éclate par endroits. Au sein d’une humanité contemporaine qui se sent menacée dans les fondements de son existence, nous assistons au phénomène curieux d’un recours croissant au domaine de l’irrationnel». Ce domaine est celui de la culture au sens que l’historien et sociologue Alfred Weber donne à ce mot, à savoir l’ensemble des valeurs religieuses, artistiques et morales sous-tendant tout peuple, par opposition à la civilisation, qui n’en est que la superstructure matérielle. «En détruisant le temple de Jérusalem», commente Reichel, «les Assyriens avaient pu atteindre la civilisation des anciens Juifs, mais ils n’avaient pas pu porter de coup mortel à leur culture», et en particulier à leur foi.

Si tel est le cas, les peuples les mieux armés pour affronter les périls du XXIème siècle seront ceux qui auront su conserver leur «substance», c’est-à-dire leur volonté de défendre «leur identité, leurs particularités régionales, et leur dignité». Le révélateur de cette détermination en temps de guerre sera l’acceptation du choc, car «il semble que ceux qui en ont négligé la pratique aient été les grands perdants de l’histoire». Les groupes humains qui n’en sont plus capables manifesteront par là-même qu’ils ne sont plus des peuples, mais des masses mûres pour l’asservissement. Venant d’un petit pays qui, au long des siècles, a su contre vents et marées faire respecter son indépendance, la leçon n’est pas quelconque.





[1] D. Reichel, Le Feu (I) et Le Feu (II), 1982; Le Feu (III), 1983; Le Choc, 1984; La manœuvre et l’incertitude, 1986, tous édités à Berne par le Département militaire fédéral.



[2] Voir l’article que nous lui avons consacré dans le n° 16 des Cahiers du CESAT.

[3] Le colonel Reichel lui a consacré une biographie: «Davout et l’art de la guerre», Lausanne, 1975.

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