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Tactique générale

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La stabilisation : phase décisive des conflits actuels

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Par le CBA GELGON Sébastien

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Schéma du concept américain de stabilisation. Source : US Civil-Military Strategic Framework for Afghanistan (oct. 2012). Eclairage doctrinal à partir du cas afghan.

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«Le meilleur des mondes1», imaginé par l‘auteur britannique Aldous Huxley en 1931, ne serait-il pas aujourd’hui un monde où la communauté internationale parviendrait à stabiliser les nombreuses zones de conflit en cours ? Un vœu pieux auquel les opérations de stabilisation, qui se multiplient depuis les années 90, tentent toutefois de répondre. La stabilisation en tant que fonction stratégique majeure représente ainsi la phase décisive des nouveaux conflits. La France, puissance militaire européenne de premier ordre, est engagée dans des conflits2 où la stabilisation occupe un rôle primordial. L’actuelle doctrine française de stabilisation3 est-elle alors en adéquation avec ce qui se pratique au niveau international ? Est-elle toujours adaptée aux conflits actuels ? En effet, à l’heure où le court-termisme prévaut et où l’armée française est engagée au Mali, il apparaît légitime de se demander si, dix ans après la parution des premiers documents de référence, notre doctrine est toujours appropriée aux engagements présents et à venir. Cet article vise ainsi à  apporter un éclairage doctrinal de la conception française des opérations de stabilisation à partir des principes mis en œuvre en Afghanistan par la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS) depuis un peu plus de dix ans.
1 Référence à l’ouvrage d’Aldous Huxley dans lequel il érige la stabilité au rang de devise mondiale.  
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2 La France est engagée en Afghanistan depuis la fin de l’année 2001. Elle a débuté son opération au Mali le 11 janvier 2013.
3 Les documents doctrinaux de référence sont : Concept d’emploi des forces terrestres en phase de stabilisation (2005) – Doctrine d’emploi des forces terrestres en stabilisation (2006) – FT01 : Gagner la bataille – Conduire à la paix (2007).
4 Le processus de transition afghan est échelonné en cinq tranches, la quatrième tranche ayant été annoncée par le président Karzai le 31 décembre 2012. Le processus est à ce jour achevé dans 23 des 34 provinces du pays qui regroupent 87% de la population.  
 
Une doctrine en adéquation avec les procédés mis en œuvre en Afghanistan.
 
Le continuum des opérations. Ce
principe fondamental, explicité dans
l’ensemble des documents doctrinaux
français, représente un schéma en
parfaite adéquation avec le
déroulement de l’opération menée en
Afghanistan. En effet, à l’issue d’une
phase d’intervention débutée en
octobre 2001 et qui conduisit à la chute
du régime taliban, la coalition
internationale est entrée dans la phase
dite de stabilisation visant à rétablir un gouvernement afghan en mesure d’assurer la sécurité et la gouvernance du pays. Dans les faits, cette phase de stabilisation s’est concrétisée à travers l’annonce à la fin de l’année 2010 du début du processus de transition. Ce processus, débuté au mois de mars 2011 vise à transférer progressivement aux autorités afghanes la responsabilité de la sécurité de chacune des 34 provinces du pays. Il doit s’achever à la fin de l’année 20144 afin de débuter la phase de normalisation également appelée décade de la transformation par la
FIAS. La phase de  stabilisation afghane aura donc duré onze ans ce qui apparaît d’autant plus long que la doctrine française précise que celle-ci «vise dans un délai aussi court que possible, à créer les conditions de la normalisation notamment dans le domaine de la sécurité». Ce constat réaffirme le caractère décisif et extrêmement complexe de cette phase. Le retour à la sécurité s’est en effet révélé particulièrement difficile à instaurer en Afghanistan. Plus de dix ans après le début de l’opération la phase de stabilisation est régulièrement marquée par de brusques flambées de violences5. Créer les conditions de la normalisation dans un délai aussi court que possible doit donc demeurer un objectif majeur à atteindre afin de limiter le «facteur d’érosion de la tolérance de la population à l’égard de la force6» et d’éviter de faire le jeu de l’adversaire pour qui le temps demeure un atout.
Temple
5 L’Afghanistan fait ainsi régulièrement l’objet d’attentats suicides ou bien encore d’actions menées par les insurgés à l’encontre des enceintes de la coalition.
6 Réf : Doctrine d’emploi des forces terrestres en stabilisation (2006).
7 Ces fondements sont développés au sein du US Civil-Military Strategic Framework for Afghanistan en date du mois d’octobre 2012.
8 Au sein de l’Etat-Major de la FIAS, la division Stabilité (D-COS Stability), en charge de superviser les opérations de stabilisation en Afghanistan est organisée en deux pôles : un pôle Gouvernance (intégrant la partie «Rule of Law») et un pôle Développement.
 
Le fondement de la stabilisation. Les
principes de la doctrine de stabilisation
développée par l’armée américaine en
Afghanistan7 sont en totale adéquation avec
ceux énoncés au sein de la doctrine
française. En effet, celle-ci précise qu’au
niveau politico-stratégique le succès de la
phase de stabilisation repose d’une part sur
le développement de la gouvernance et
d’autre part sur celui de l’économie du pays,
ces deux principes étant eux-mêmes
conditionnés par l’instauration d’un
environnement sûr. Le retour à la sécurité
apparaît ainsi comme le fondement de la
stabilisation, présupposé indispensable aux trois piliers que représentent la
gouvernance, le renforcement de l’état de droit (Rule of law) et le développement économique et social du pays8. Ce fondement et ces piliers correspondent en outre aux lignes d’opérations sur lesquelles se fonde le plan d'opération de la FIAS. La sécurité du pays passe ainsi nécessairement par la reconstruction des systèmes militaires et de sécurité,  qui est décrite comme un volet déterminant de l’engagement militaire au sein de la doctrine française. Le cas de l’opération SERVAL démontre que ce facteur est pris en compte et appliqué de façon très concrète par les forces armées françaises. En effet, la formation de l’armée malienne est d’ores et déjà planifiée et sera conduite dans le cadre de la mission européenne de formation baptisée EUTM, dont la direction a été confiée à la France.
 
Les enseignements afghans dans le domaine de la stabilisation.
 
Le programme «Afghan Hands». Les États-Unis ont mis sur pied en Afghanistan un programme destiné à apporter un soutien accru au développement de la
gouvernance, pilier des opérations de stabilisation. Celui-ci, dénommé «Afghan-hands» et dirigé par le Département de la Défense américain, a débuté en septembre 2009. Il consiste à projeter pendant 12 mois des experts civils et militaires9 appartenant au Département de la Défense, après leur avoir dispensé une formation spécifique axée sur l’apprentissage des dialectes locaux et sur la culture du pays. Ces personnels bénéficient d’une connaissance approfondie du pays qui leur permet de développer une réelle relation de confiance avec le personnel des institutions où ils sont intégrés. La majorité de ces «afghan hands» est employée en tant que conseiller au sein des ministères du pays. A leur retour, ils constituent une plus-value non négligeable en participant activement à la bonne compréhension par les autorités civiles et militaires de l’évolution de la situation sur le théâtre. Ils participent également à la formation des futurs «afghan hands» avant d’être envoyés une seconde et ultime fois sur le théâtre. A ce jour, près de sept cents «afghan hands» ont été projetés dans le cadre de ce programme. Les RETEX produits par le Département de la Défense américain témoignent de son efficacité10. Celui-ci pourrait être utilement mis en œuvre par les forces armées françaises sur les théâtres africains par exemple afin d’optimiser l’efficacité de leur action lors des phases de transition.
9 Les personnes projetées sont le plus souvent des officiers supérieurs (ingénieurs ou spécialistes dans des domaines bien spécifiques). Leur rôle est bien de conseiller les ministères où ils sont employés, la décision restant du ressort nationale, selon le principe “afghan first”.
10 Source : site du Département de la Défense américain. Article daté du 4 janvier 2012 : « AfPak Hands » Program Pays Dividents in Afghanistan. By Donna Miles American Forces Press Service.
11 La définition du processus de reconstruction figure au sein de la Doctrine d’emploi des forces terrestres en stabilisation du 23 novembre 2006.
12 Equipe dirigée et financée par les États-Unis.
13 Le 119 permet aujourd’hui aux Afghans de contacter, par le biais de six centres de réception des appels d’urgence, les services de police, d’incendie ou d’urgences hospitalières.
 
Les NTIC, catalyseurs de stabilisation. Le développement des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) en Afghanistan contribue pleinement à la stabilisation du théâtre. Il participe en effet pour une large part au processus de reconstruction du pays qui «vise à reconstituer l’organisation et les infrastructures politique, administrative, sociale et économique»11. La FIAS a favorisé ce développement à travers un programme dirigé par l’ISAF Telecommunications Advisory Team (TAT)12 qui a permis de créer un réseau de télécommunication dans le pays alors qu’il était réduit à sa plus simple expression à l’époque du régime taliban. Cette équipe a ainsi apporté un appui technique et financier au gouvernement afghan dans le développement du réseau de téléphonie sans fil, d’internet ou bien encore d’un réseau de fibres optiques. Les NTIC se révèlent bénéfiques en premier lieu sur le plan de la gouvernance en permettant la mise en relation de l’administration centrale avec la majorité de la population : l’Afghanistan comptait en 2012 19 millions d’utilisateurs du réseau sans fil qui couvre 88% du territoire. Dans un deuxième temps, elles contribuent pour une large part au développement économique et social du pays : le secteur des télécommunications a généré en 2012 190 millions de dollars de bénéfices soit 12% des revenus du gouvernement afghan et emploie aujourd’hui 110 mille personnes. Enfin, les NTIC participent à l’instauration d’un environnement sûr : un numéro national d’appel d’urgence a été mis en place13 et une carte d’identité nationale électronique sera distribuée à court terme à l’ensemble de la population. Il se révèle donc judicieux de
favoriser et/ou de donner la priorité aux projets liés au développement des infrastructures de télécommunication dans les phases de stabilisation.
 
Les PRT ou la nécessité de coordination. Au cours de cette phase de stabilisation, une importante coordination entre les différents acteurs est primordiale sous peine d’être totalement contre-productive. La doctrine française intègre parfaitement cette dimension, mais il est indispensable de la mettre en pratique dès le début d’une opération. Ainsi, en Afghanistan, la coordination entre les multiples acteurs de la stabilisation (forces armées, ONG, acteurs nationaux et internationaux) s’est révélée particulièrement difficile à mettre en œuvre. L´absence de coordination entre les Provincial Reconstruction Team (PRT) est significative de cette problématique. En effet, ces équipes qui conduisent directement de petites actions de développement (construction d’écoles, de tribunaux, de puits...) ont été mises en place dans la plupart des 34 provinces afghanes à compter de l'année 2005. La direction de chacune de ces équipes et son financement étaient assurés par l'une des nations contributrices de la FIAS. Or, chaque nation a une approche différente dans ce domaine. C’est la raison pour laquelle ces équipes ont développé de nombreux projets mais bien souvent sans aucune coordination avec l’état-major de la FIAS, privilégiant l’intérêt national de la nation contributrice plutôt que l’intérêt de la coalition. Il apparaît ainsi indispensable de mettre en place et ce dès le début de l’opération une instance de coordination de ces équipes de reconstruction  afin d’en optimiser l’efficacité. Cette instance peut être l'autorité militaire au début de l´intervention, comme le précise la doctrine française.
 
Une vision française de la stabilisation à promouvoir.  
 
Lutter contre les dogmes et les doctrines figées. Si la doctrine française précise de façon très claire qu’en matière de stabilisation tout système et/ou dogme est à proscrire, la pratique afghane s’est révélée parfois plus ambiguë en la matière. Placée sous commandement du RC-East14 la Task Force Lafayette (TFLF) a dû se conformer aux procédures américaines exigeant la transmission d’un certain nombre d’indicateurs et autres bases de données afin d’évaluer l’efficacité de l’action de la force sur le terrain. La doctrine américaine laisse effectivement une part importante à la quantification et à la compilation de statistiques permettant de tracer des systèmes destinés à faciliter la prise de décisions. Ces matrices et autres indicateurs, réalisés par des équipes de renseignements dotés d’équipements technologiques considérables et se fondant sur des déductions mathématiques soit disant imparables, ont toutefois leurs travers. La part faite au social, à la démographie ou à l’histoire est particulièrement faible et bien souvent totalement déconnectée de la réalité. Il semble ainsi bon de raison garder dans ce domaine et de n’employer ce type de raisonnement systémique qu’avec précaution, un indicateur ne devant à aucun moment s’imposer face à la réalité du terrain. Ainsi si la conception française des opérations de stabilisation défend ce point de vue15, elle doit également s’efforcer de le mettre en pratique et de le promouvoir auprès de ses alliés.
14 RC-East : Regional-Command East. La FIAS a partagé le théâtre afghan en six commandements régionaux.
15 "Il n'y a pas de méthode, (...), il y en a dix, il y en a vingt, ou plutôt si, il y a une méthode qui a pour nom : souplesse, élasticité, conformité aux lieux, aux temps, aux circonstances." Maréchal Lyautey - Lettres du Tonkin et de Madagascar.
 
L’immersion des forces au sein de la population : un multiplicateur d’efficacité. Il en va de même dans le cadre des liens qu’entretient la force avec la population. La doctrine française précise que toute rupture des liens avec la population locale est susceptible de remettre en cause la réussite de l’opération de stabilisation. Hors, le maintien de ce lien s’est révélé particulièrement difficile à entretenir sur le théâtre afghan. En effet, le risque permanent d’attaques suicide et le développement du phénomène de Green on Blue (GoB)16 ont conduit les nations contributrices à adopter des mesures de sécurité renforcées, les coupant de fait de plus en plus de la population. Le contingent français, directement touché par ce type d’incidents17, a dû adapter ses procédures de force protection et ainsi limiter ses contacts avec la population afin d'éviter toute nouvelle perte. L’armée française s’est éloignée, contrainte et forcée, de sa tradition de proximité. Lors de leurs prochains engagements les forces armées françaises devront parvenir à identifier la posture idoine leur permettant d’optimiser leur dispositif de force protection sans toutefois s’interdire tout rapport social avec la population dont les bénéfices sont incalculables.  
16 Green on Blue : le GoB est le retournement d’un soldat afghan contre un soldat de la coalition. Ce type d’incident s’est multiplié à compter de l’année 2010 en AFGHANISTAN. En 2012 le nombre d’attaques de soldats de la coalition par des soldats afghans s’est élevé à 47 cas provoquant le décès de plus de cinquante soldats de la FIAS.  
17 Le 20 janvier 2012, un militaire afghan a ouvert le feu sur un groupe de quatre militaires français alors qu’ils faisaient un jogging au sein de la FOB Gwan.
 
 
« Il n'y a pas de méthode, (...), il y en a dix… ».
 
Les principes de stabilisation édictés au sein des documents doctrinaux français se révèlent donc en adéquation avec les principes généraux appliqués en Afghanistan par la coalition internationale. Si la phase de stabilisation afghane a été particulièrement difficile à conduire et s’est inscrite dans la durée, contrairement à ce que préconise la doctrine française, un certain nombre d’enseignements peuvent en être tirés. En effet, parvenir à adapter ces principes aux futurs théâtres d'engagement sera le seul gage de l’efficacité de l’armée française en matière de stabilisation.
 

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