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Histoire et Stratégies

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Le grand renversement

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Par Monsieur Hervé JUVIN

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Nous avons vécu en moins d’une génération une révolution de notre condition humaine. La mondialisation n’est pas le moindre aspect de cette révolution. Elle est économique, elle est marchande, elle est nomade. Le déracinement est devenu une valeur, un modèle, un idéal. L’Union européenne veut abolir les frontières, d’abord en son sein, puis dans le monde, et la déconstruction des Nations y a progressé à grands pas. Nous n’avons plus que du «Même» devant nous. Le contrat met fin à la politique, le droit à l’histoire. Nous sommes anesthésiés par l’idéologie de la mondialisation, par le mythe de l’uniformisation du monde. L’urgence est simple, et elle est stratégique, au plus haut point; il faut partir à la redécouverte du monde.

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Nous avons vécu en moins d’une génération une révolution de notre condition humaine que nous ne savons pas voir, et qui balaie successivement tous les aspects de nos relations avec nous-mêmes, avec les autres et avec le monde. La mondialisation n’est pas le moindre aspect de cette révolution, une mondialisation qui prétend créer une conscience mondiale, assurer le triomphe de l’universel, aussi bien que le formatage uniforme du consommateur désirant, une mondialisation qui achève sa course, alors même qu’elle est encore débattue, contestée, voire combattue, par quelques bons esprits; sur les marchés afars, on négocie les dromadaires au portable, et les anciens nomades de la mer, les Bugis, sédentarisés de force par le pouvoir indonésien, vous demandent votre adresse mail sur le plancher branlant de leur paillote à pilotis ! Ces constats d’évidence nourrissent de gros volumes sur l’abolition des frontières et l’unité du genre humain, et de savantes considérations sur la grande transformation stratégique en cours, depuis que les questions militaires ne sont plus que des questions de maintien de la paix, depuis que les questions de maintien de la paix se trouvent désinsérées des questions de Nations et de frontières. Qu’est-ce après tout que l’Otan, sinon la volonté de nature impériale de sortir les forces armées de l’ordre des Nations, et de constater l’acte de décès du système westphalien?

Une oreille fine constate pourtant que tout ne se passe pas ainsi, et que les mots «Made on earth by humans», citoyens du monde, démocratie planétaire, vieillissent et se fanent alors même que la mondialisation triomphe; un esprit dérangeant en tirera aisément le constat que la mondialisation ne se passe pas comme prévu, il ira jusqu’à constater que nous ne savons rien des démons que la mondialisation des techniques et de l’argent a lâché sur le monde, et, s’il est audacieux, il ira jusqu’à considérer qu’après la mondialisation, la politique continue, et même, que, sous l’écran de l’économie, il y a toujours un théâtre de guerre – jusqu’à mettre en cause quelques-unes des vérités acquises de la société mondiale, qui se révèlent aussi fausses que dangereuses.

 

«Les marchés émergents»

La mondialisation est économique. C’est la seule grille de lecture qui nous est proposée; du monde, des rapports humains, de l’activité humaine, nous ne savons plus voir que l’économie. Ce qui se compte est pour nous tout ce qui compte. L’avènement de l’homme de marché est déjà réalisé pour ces millions d’hommes et de femmes qui ont abandonné toute notion de transcendance, et pour qui la vie se résume à en profiter au maximum, de toutes les manières proposées par l’obsédant appel de l’industrie publicitaire. Il est de bon ton de considérer que cet aplatissement du monde est en cours partout ailleurs, en Chine comme à Dubaï, et en Inde comme en Russie. Cette uniformisation en cours inspire d’ailleurs maintes considérations géoéconomiques, voire géopolitiques, puisque la naissance du consommateur mondial serait de la plus haute importance, réduisant les relations internationales à de simples questions de bonnes pratiques marchandes au prix d’un réductionnisme manifeste, au prix surtout d’un contre-sens éclatant. Comme le rappelle volontiers Hubert Védrine, sous la petite musique des marchés émergents, il faut entendre le grondement sourd des puissances émergentes. Comme le constate quiconque a la naïveté d’évoquer, devant des dissidents chinois, Taiwan ou le Tibet, et devant des Hindous libéraux, le Pakistan et les collections hindouistes du British Museum, non seulement la conscience nationale n’est pas morte, mais les succès économiques et techniques la renforcent. L’Europe, plus que les États-Unis, se rend aveugle à ce qu’elle ne veut pas voir; nous entrons dans un monde de puissance, l’économie n’est qu’un moyen parmi d’autres de l’acquisition de la puissance, et les marchés émergents si mal nommés n’entendent faire l’économie d’aucun des attributs de la puissance. Qui a rappelé que la carte du nucléaire se superpose si bien à celle des marchés émergents?

 

«Le doux commerce»

La mondialisation est marchande. C’est même le visage qui s’expose le plus volontiers, avec la promesse de la paix et de la civilisation. La circulation sans entraves, sans freins et sans contrôle des biens et des services, des capitaux, des hommes, serait la voie de la paix et de l’amélioration garantie des relations entre les hommes. Pêle-mêle, Montesquieu, Bentham, Kant sont appelés en grands témoins de cette heureuse transformation de la condition humaine. Malheureusement, rien ne vient vérifier cette thèse, tout au contraire. Le récent travail d’un doctorant indonésien, Mahmud Syaltout, porte sur les conflits survenus dans le sud-est asiatique depuis un demi-siècle. Il déconstruit avec force la fausse idée de la «pax mercataria» au nom de laquelle l’OMC veut imposer son idéologie antinationale et assurer le désarmement des Nations au nom de l’utopique abondance généralisée. L’analyse du conflit vietnamien, des luttes internes à la Birmanie, de la guerre de libération de Timor, parmi et avec tant d’autres, prouve éloquemment que pendant la guerre, le commerce continue, voire que dans certaines circonstances, la guerre stimule le commerce. Il montre aussi que l’ampleur et la vitalité des échanges commerciaux n’empêche rien, et surtout pas la guerre. Certains économistes l’avaient pressenti; la diversité des sources d’approvisionnement, la multiplication des échanges, peuvent abaisser le seuil conflictuel, dans la mesure où les belligérants peuvent compter sur des fournisseurs et des clients, quelle que soit leur position géographique et la nature de leur conflit. D’autres le devinent; la mondialisation économique, par le modèle de croissance sans limites qu’elle diffuse, pourrait bien se révéler source de conflits d’autant plus féconde qu’elle est davantage universelle. La guerre de tous contre tous que considérait Hobbes n’est pas une perspective de grincheux passéistes; elle est dans les journaux, pour qui sait lire et déchiffrer les conséquences de la guerre de tous contre tous à laquelle la privatisation de l’espace public et des institutions réduit progressivement les individus qui oublient leur peuple, leur identité et leur fidélité.

 

«Le démon des origines»

La mondialisation est nomade. Le déracinement est devenu une valeur, un modèle, un idéal. Quelle malheur d’être né quelque part, et quelle honte de n’être pas métis! La mondialisation est la promesse de la mobilité absolue, et du déracinement heureux de ceux qui ont abandonné toute propension à se définir autrement que par les identités changeantes de leurs préférences du moment, par leur identification à une mode, une fantaisie, ou un projet. Passe encore que les thuriféraires du nomadisme généralisé oublient que la loi du sang est la seule qui compte chez des nomades qui ne sauraient connaître aucun droit du sol, et que les généalogies minutieuses se récitent encore, le soir, sous la tente, du côté du désert danakil, du Niger ou du Tchad. Il est plus important de mesurer que l’idéologie de la mobilité a pour conséquence concrète une idéologie de la colonisation dont les ravages s’étendent partout sur la planète. Sous l’apparente bienveillance du droit au développement, sous l’évidence sournoise des droits humains – au logement, à l’électricité, à l’eau, aux soins, etc… – se met en place un régime néo-colonial qui réduit la planète à son utilité, convoque chaque hectare de forêt ou de désert à son prix, chaque animal, arbre, herbe ou plante, à sa contribution au PIB, entendez à la satisfaction des besoins humains, et plus encore, qui légitime la dépossession de toute communauté ou de tout individu des ressources qu’il n’emploie pas, ou mal, au profit de ceux qui sauront les valoriser – en faire sortir toute la valeur qu’ils contiennent, c’est-à-dire les liquider efficacement. Le démon des origines est en effet ce qu’il faut combattre, puisque c’est ce qui autorise certains à s’appeler indigènes, à se vivre de cette terre, de cette mer, de cette forêt, et à faire valoir leur droit souverain à faire de cette terre, de cette mer et de cette forêt ce qu’ils en décident – c’est-à-dire, souvent, rien. Les prescriptions criminelles d’un consultant américain avaient décidé le président de Madagascar, Marc Ravalomanana, à louer à la société sud-coréenne Daewoo une surface grande comme la Belgique; elle saurait exploiter ce que les Malgaches ne savaient pas mettre en valeur! L’opération a contribué à la colère de Malgaches expropriés de leur terre, et au coup d’État du printemps 2009. Qu’en sera-t-il des opérations analogues que l’Arabie Saoudite et le Qatar poursuivent au Soudan, que la Chine développe en Angola comme au Congo, et qui aboutissent toutes à retirer aux indigènes la propriété et l’usage de leurs terres, au nom de leur utilité et de leur rendement potentiel? Passe encore que ces opérations fassent bon marché de la souveraineté des États, ou du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Passe encore que ces opérations, quand elles opposent des sociétés privées multinationales ou des fonds d’investissement, abonnés aux meilleurs cabinets d’avocats, à des pouvoirs coutumiers, des propriétaires locaux ou des fonctionnaires corruptibles, reproduisent les modèles tant pratiqués par les colons américains accapareurs des terres indiennes, ou par Cecil Rhodes dépouillant les tribus de l’actuel Zimbabwe. L’essentiel est de constater la réduction de la condition politique à la capacité économique, et l’appétit des États et des élites satellisées pour un système qui leur permet de changer le peuple. Et l’essentiel est d’étudier un colonialisme sans colons, mais avec des tableaux d’investissement, qui promet à tous ceux qui ne satisfont pas aux normes exigées de rendement du capital, de devenir des exilés sur leur propre terre, des Indiens cantonnés dans des réserves, que des esclaves consentant auront remplacés, ou bien d’anticiper un formidable mouvement de renaissance politique, analogue à celui des guerres de libération coloniale des années 1960-1980. Nous n’en avons pas fini avec la terre qui est sous nos pieds, et l’organisation de la dépossession, selon le modèle du génocide indien made in USA, trouvera devant elle autre chose que les tribus désarmées du roi Philippe[1]...

 

«Les frontières qui séparent»

L’Union européenne veut abolir les frontières, d’abord en son sein, puis dans le monde, et la déconstruction des Nations y a progressé à grands pas, sous l’action intéressée de la Commission et de tous ceux dont la haine du peuple est le terreau commun. Est-ce la raison de l’aveuglement partagé? Un jugement récent, intervenu en Grande-Bretagne, et sanctionnant une banque française pour avoir peut-être recruté un Français de préférence à un Britannique pour une mission de contrôle, rappelle qu’outre-Manche, aucune discrimination liée notamment à la nationalité n’est légale. Ce jugement, contre lequel l’établissement français fait appel, est l’expression achevée de la sortie du monde réel et de la mise en apesanteur auquel certains Européens s’abandonnent. À rebours. Car le monde est un monde de Nations. Ceux qui pensent que cela ne compte pas aux États-Unis d’être citoyen américain, au Maroc d’être sujet du roi, en Russie d’être Russe, se cachent le monde. Ceux qui, abandonnés au vertige de l’Union européenne, considèrent que les frontières s’abaissent, et que l’unité du genre humain est acquise, sont aveugles et sourds au monde comme il va. Qui se souvient de ces jeunes Européens qui partaient, en Coccinelle ou en 2 cv, de Paris ou de Londres pour atteindre Kaboul, dans les années 1960 et encore en 1970? Qui n’assiste, sous le paravent de l’ouverture de l’espace public de Schengen, à la multiplication des contrôles, des péages, des identifiants et des codes d’accès au sein d’espaces privés de plus en plus effectivement et efficacement privés? La géopolitique du monde est d’abord et avant tout marquée par la permanence des aspirations nationales, de la quête de souveraineté nationale ou de l’accès à la puissance. Là où les frontières nationales deviennent poreuses, elle est marquée par la multiplication des frontières internes qui séparent les sociétés de l’intérieur et réduisent les peuples à des collections d’individus séparés, isolés, réduits à ce qu’ils font et à ce qu’ils ont. Et elle est tout autant marquée par la montée des conflits entre les croyances religieuses, les appartenances ethniques et les projets universels; pendant les déclarations universelles, la séparation continue. La géoéconomie du monde est marquée par l’impressionnante interpénétration des intérêts nationaux et des intérêts privés, non pas contre, mais au sein même des règles de l’OMC, de la conformité aux règles internationales et du jeu des marchés ouverts. Les fonds souverains ne sont qu’un exemple de l’étonnante congruence en cours entre États et capitalisme. De sorte que le temps est à la redécouverte des frontières qui protègent et qui sauvegardent. De sorte que l’heure est aux séparations qui assurent, entre des populations aux aspirations, aux choix et aux intérêts incompatibles, la pacification de l’écart et de la distance. De sorte que l’urgence est à sortir de la confusion dans laquelle le refus de l’Autre et la perspective vertigineuse de réduire le monde à devenir une Europe comme la nôtre nous enferme. S’il y a des Européens, c’est qu’il y en a qui ne sont pas Européens, aurait dit Luttwak; le reconnaître suppose seulement que l’Europe retrouve le sens des limites, celui de la singularité, qui a été aussi celui de son rayonnement, et qui fut celui de la paix durable entre les intérêts opposés, lucides et organisés[2].

 

«La fin des idéologies»

Nous n’avons plus que du Même devant nous. Le contrat met fin à la politique, le droit à l’histoire, il faudra rendre aux propriétaires américains les propriétés confisquées par la révolution castriste, et l’économie des marchés est la vraie patrie des véritables hommes… Voilà la promesse implicite d’une sortie de notre condition politique, celle dans laquelle des individus se rassemblent en un collectif autonome à la poursuite d’un projet commun, voilà aussi la mère de toutes les batailles. Car nous ne sommes pas sortis des idéologies, nous ne pouvons y croire qu’en raison de l’hyperpuissance de l’idéologie du moment, une idéologie qui fait du marché notre nature, une idéologie qui proclame hautement  la fin des idéologies pour éviter d’avoir à se définir, à donner ses raisons et à dire son mot de passe. Si idéologie est bien l’ensemble de croyances qui donne un sens et une portée aux actions, l’idéologie du marché est bien le régime qui entreprend de succéder à tous les autres, ceux des autorités venues d’en haut, religieuses ou révolutionnaires, aussi bien que ceux des entités politiques, Cités, Nations et Empires. Si idéologie est bien le système qui organise le réel et qui s’interpose entre le réel et ses adeptes, il faut constater la puissance d’une idéologie du marché qui nous rend le monde opaque, à nous comme à tous les naïfs adeptes des vérités conformes; l’économie est une science, le marché dit les justes prix, le droit assure la justice, les droits sont universels, etc... L’affirmation des fins – fin de l’histoire, fin des idéologies, fin des Nations, etc... – est un opium qui nous rend pauvres en monde. Et c’est sans doute le facteur premier de l’inquiétude que suscite la situation de l’Union européenne, – non, des Européens. Nous, ceux qui partaient évangéliser Madagascar ou Florès, ceux qui visitaient les lépreux du Congo ou du Cameroun, ou bien ceux-là qui allaient traquer la baleine sur la Côte des Basques, au Labrador, avons été riches en monde. Incroyablement curieux, portés sans cesse plus avant par l’envie de voir, de comprendre et de découvrir. Anesthésiés par l’idéologie de la mondialisation, par le mythe de l’uniformisation du monde, nous nous laissons aller à une indifférence traversée de compassion, et de ces brefs élans de solidarité par lesquels la société de marché entend remplacer la politique; la charité, pour étouffer la justice. L’urgence est simple, et elle est stratégique, au plus haut point; il faut partir à la redécouverte du monde. Pas en observateur assuré et hautain, plus jamais en missionnaire convaincu ou en colon avide; en arpenteur modeste et discret de la vraie diversité du monde, qui est collective, de l’infinie résistance du monde aux forces qui entendent le réduire à l’unité, et en découvreur furtif de cette complicité profonde avec l’irréductible source du différent, avec celui qui sera toujours l’Autre et jamais le même, qui à ce titre vaut le respect, l’attention, l’amitié, la protection même, dans le respect des séparations fondatrices et des frontières qui sauvegardent[3].



[1] Les curieux feront bien de lire l’histoire du roi Philippe, comme les Puritains abordant les côtes de Nouvelle Angleterre nommèrent ce roi indien. Il les aida à survivre pendant les premiers et durs hivers de leur arrivée, et pour récompense fut progressivement expulsé de ses terres, son peuple massacré quand il essaya de résister à l’invasion. Le modèle américain se mettait en place.

[2] Le seul fait qu’un Régis Debray publie «Éloge de la Frontière» (Gallimard, octobre 2010 ) est significatif

[3] Pour comprendre ce qui vient, notamment en Europe, et échapper au piège des réductions identitaires, la lecture d’Emmanuel Levinas, le philosophe de l’altérité, fournit un viatique salutaire…

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