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Valeurs de l'Armée de Terre

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Les forces morales : un défi permanent pour l’armée de terre

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Par le chef de bataillon Frédéric DANIGO

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Le 18 août 2008, l’embuscade d’Uzbin est venue brutalement rappeler à la nation française que la guerre n’était pas morte et que l’action militaire n’était pas seulement affaire de frappes «chirurgicales» ou de soutien à la population. Dans des circonstances dramatiques, de jeunes Français se sont battus comme des lions, témoignant d’une formidable cohésion et de forces morales remarquables.

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Cette réalité, l’armée de terre ne l’a jamais perdue de vue, même si l’absence de réels combats et la focalisation sur les défis d’une nouvelle réorganisation pouvaient la rendre moins tangible.

En 1868, le colonel Ardant du Picq déclarait en introduction de ses Études sur le combat: «Le combat est le but final des armées et l’homme est l’instrument premier du combat; il ne peut être rien de sagement ordonné dans une armée, constitution, organisation, discipline, tactique, toutes choses qui se tiennent comme les doigts d’une main, sans la connaissance exacte de l’instrument premier, de l’homme, et de son état moral en cet instant définitif du combat». Cette formule n’a rien perdu de son actualité.

 

Dans les circonstances actuelles où se superposent une profonde réforme et un intense engagement opérationnel, les forces morales constituent  bien un défi permanent pour l’armée de terre car elles sont les véritables garantes de son efficacité.


 

Constituant «un des jalons culturels de la tradition militaire française»[1] la relecture des thèses du chantre des forces morales fournit de précieuses pistes de réflexion quant à la prépondérance du facteur humain dans le combat, l’organisation de l’armée de terre et la formation de ses hommes.

 

«L’homme est l’instrument premier du combat»

 

Le combat de contre rébellion, dans lequel l’armée de terre est engagé en Afghanistan, ne permet plus de se retrancher derrière l’illusion de la toute-puissance technologique. Face à un ennemi noyé dans la population, sur un terrain difficile, le succès repose essentiellement sur la volonté des hommes et sur leur capacité à briser celle de l’adversaire.

Les forces morales sont nécessaires en particulier pour endurer la peur, dont Ardant du Picq fait l’élément central de toute action de combat.

Cette peur a été évoquée sans fard par les combattants d’Uzbin. Il semble que pour eux la principale peur ait été de tomber entre les mains des insurgés. Beaucoup ont évoqué leur choix de se donner la mort plutôt que de subir une fin ignoble ou de devenir un «jouet de propagande». Face à l’omniprésence du danger, ennemi fondu dans la population ou EEI[2] posé en bord de route, elle est permanente et sournoise.

 

La peur existe également chez nos adversaires. Aussi, Ardant du Picq définit-il l’action morale d’une troupe comme la crainte qu’elle inspire. Selon lui, il faut toujours changer en terreur cette crainte pour avoir une chance de l’emporter: «l’action morale est appuyée par des épées solides et qui tuent».

Les opérations dans les Balkans, où nous avons évité soigneusement de créer la peur chez nos adversaires, prouvent par les difficultés que nous y avons rencontrées, la pertinence de cette remarque. La volonté de maîtriser la force ne doit pas faire perdre de vue cette nécessité de briser les volontés.

L’importance fondamentale et pérenne des forces morales est soulignée par les comptes rendus des opérations récentes. Citons le colonel Le Nen, chef de corps du 27ème bataillon de chasseurs alpins (BCA) à propos de l’opération conduite en vallée d’Allasai en février 2009: «Face à un ennemi prévenu depuis longtemps […], l’effet majeur […] était de briser la volonté de résistance des insurgés en conduisant une attaque de vive force afin de ramener la population de la vallée dans le camp du GIROA[3]. En effet, dans un pays où la force a jusqu’à présent toujours primé le droit, la conquête des cœurs et des esprits des populations de cette vallée exigeait au préalable une démonstration de force telle que leurs doutes sur les capacités des forces de la coalition à vaincre militairement les insurgés soient totalement et définitivement dissipés».

Dès lors comment l’armée de terre peut-elle s’organiser pour vaincre, c’est-à-dire surpasser collectivement la peur au cœur de chaque homme et l’imposer chez ses adversaires? En réponse, la permanence des conclusions d’Ardant du Picq s’impose.

 

«La solidarité seule donne donc des combattants»

 

L’efficacité de l’armée de terre au combat continue de reposer sur la cohésion de ses membres.

Cette solidarité militaire, Ardant du Picq la décrit comme «une confiance intime, ferme, consciente qui ne s’oublie pas au moment de l’action». Elle naît, selon lui, d’une profonde connaissance mutuelle, de la certitude d’obéir à des chefs compétents et soucieux de leurs hommes, de celle de servir des matériels performants et adaptés et d’être parfaitement entraîné. L’exemple des résultats obtenus par les troupes engagées en Kapisa prouve la pérennité de ces idées simples.

Bénéficiant de la priorité en termes de matériels et de moyens d’entraînement, le 8ème RPIMa puis le 27ème BCA ont pu, pendant six mois, se préparer dans les meilleures conditions techniques mais aussi, et surtout, forger cette indispensable solidarité entre soldats provenant de différentes unités. Malgré une doctrine et des procédures communes, le principe de modularité trouve rapidement sa limite. Des unités qui ne se connaissent pas ne peuvent obtenir de tels résultats. La décision de n’engager que des bataillons homogènes en Afghanistan l’illustre bien.

 

S’entraîner ensemble au combat va donc au-delà de la simple maîtrise de savoir-faire techniques. Il s’agit bien de cultiver les forces morales, en créant la confiance entre les hommes. Ce principe doit guider au plus tôt la formation des soldats et des cadres.

 

«On ne doit rien négliger de ce qui peut rendre l’homme plus fort»

 

Il est en particulier judicieux de créer les conditions de cette connaissance mutuelle dès que possible.

La section qui s’est battue à Uzbin a bénéficié d’une excellente préparation avant son engagement. «On a fait comme on l’a appris à l’instruction!» déclarent unanimement les marsouins. Cela prouve la valeur d’un système de formation capable de transformer, en peu de temps, un jeune Français en combattant.

Sa force dans l’épreuve, cette section l’a surtout tirée de sa cohésion. Soudée depuis la période de formation initiale[4], ses hommes avaient pu tisser ces liens de confiance et d’estime mutuelle entre eux et envers leur chef.

Pour garantir les forces morales, il faut aussi que le cœur du métier militaire[5] soit parfaitement maîtrisé et que le soldat ait la certitude de cette maîtrise.

Gardons-nous donc bien des effets de mode et de la tentation de vouloir tout faire: «Il y a nécessité absolue de retoucher à l’instruction, de la réduire au nécessaire et de la débarrasser de toutes les superfétations inutiles dont les faiseurs de paix la surchargent chaque année» comme le soulignait déjà Ardant du Picq.

Cette remarque s’applique également à la formation des cadres qui doivent, avant tout, avoir à cœur de parfaitement connaître leurs hommes et de susciter chez eux la confiance. Toute formation doit s’ancrer dans le réel et prendre en compte la dimension humaine: «le plus mince détail, pris sur le fait dans une action de guerre, est plus instructif pour moi, soldat, que tous les Thiers et tous les Jomini du monde…». Elle doit donc pouvoir s’adapter rapidement en fonction des retours d’expériences. C’est ce que souligne le général Lecerf, commandant de la force terrestre (CFT), à propos des opérations menées en Afghanistan en avril 2009: «Nous sommes en train d’accumuler une expérience opérationnelle qu’il est vital de restituer en boucle courte pour les unités qui préparent la guerre, mais aussi pour toutes les autres, notamment pour l’instruction de nos cadres […], il y a un formidable travail de préparation (individuel et collectif), du drill, de l’éducation des hommes et de la formation des cadres».

 



[1] «Ses thèses sur la force morale des individus et des groupes comme source de performance en font l’un des jalons culturels de la tradition militaire française». Général Thorette – Avant-propos sur les «Études sur le combat», Economica, avril 2004.

[2] Engin explosif improvisé souvent désigné sous le vocable anglo-saxon IED (improvised explosive device).

[3] Governement of the Islamic republic of Afghanistan

[4] Le 8ème RPIMa privilégie un système de formation initiale où les cadres de contact sont détachés à la compagnie d’instruction pour prendre en compte, dès leur arrivée à la caserne, les hommes qu’ils auront sous leurs ordres. Ils forgent ainsi eux-mêmes leur instrument de combat.

[5] Ce que les militaires nomment les fondamentaux: tir, endurance physique, secourisme de combat.

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